Un évêque nommé Urbain remplit un rôle principal dans les Actes de sainte Cécile. Son existence y paraît liée à cette région de la voie Appienne que nous explorons en ce moment.
Les Actes le montrent en rapport le plus intime avec Cécile. Il est constant que les Caecilii avaient une propriété sur la voie Appienne, en face du cimetière de Prétextât ; des relations devaient naturellement s'ensuivre entre eux et le représentant d'Eleuthère. On voit aussi par les Actes que, dans les moments où sévissait la persécution, des moyens étaient établis et connus des Caecilii pour communiquer avec Urbain sur la voie Appienne. On ne doit pas oublier non plus que la sépulture d'Urbain, après son martyre, eut lieu au cimetière de Prétextât, et que l'unique temple du pagus Triopius qui soit demeuré debout, transformé en église, porte de temps immémorial le vocable du saint évêque.
Dès le siècle dernier, le savant jésuite Lesley, dans les notes de son édition du missel mozarabe dédiée à Benoît XIV, ne fait aucune difficulté de reconnaître dans l'Urbain des Actes de sainte Cécile un évêque dont la résidence aurait été, sous Marc-Aurèle, un pagus de la voie Appienne. Le P. du Sollier, dans son commentaire du Martyrologe d'Usuard, et le docte Mazzochi, dans son précieux travail sur le calendrier napolitain, avaient déjà pressenti l'incompatibilité du récit des Actes de sainte Cécile avec les événements du pontificat de saint Urbain Ier, sous Alexandre Sévère. Nous avions exposé leur sentiment dans la deuxième édition de notre Histoire de sainte Cécile, sans cependant abandonner l'opinion vulgaire. L'évidence des faits nous a contraint depuis à changer d'avis; mais nous ne nous étions pas permis de mépriser l'autorité de ces savants hommes ; bien moins encore, nous serions-nous scandalisé à propos d'une pure question de chronologie, qui ne tient ni de près ni de loin à la révélation.
On ne doit pas s'étonner qu'Eleuthère apparaisse ainsi accompagné d'un vicaire revêtu du caractère épiscopal, quand on se rappelle que saint Pierre lui-même avait ordonné évêques Linus, Cletus et Clément. Le savant Bianchini a prouvé assez clairement que plusieurs des papes que nous avons vus se succéder, avaient d'abord servi en qualité de vicaires de leur prédécesseur. Avant lui, le P. Papebrock, dans ses travaux sur la chronologie papale, avait proposé ce système, et plus d'une fois il l'a justifié par des arguments très plausibles. La liberté avec laquelle Urbain agit dans Rome d'après le récit des Actes, dénote en lui trop expressément la qualité de représentant du pontife, pour qu'il soit possible de douter qu'il ait joui de toute la confiance d'Eleuthère. Les Actes de saint Urbain lui-même nous apprennent qu'il était d'un âge avancé, et que déjà à deux reprises, il avait confessé la foi. On voit par ceux de sainte Cécile que la notoriété de ce saint personnage était assez grande pour que les païens fussent conduits à voir en lui le chef du christianisme dans Rome.
Nous venons de rappeler les propriétés que les Caecilii possédaient sur la droite de la voie Appienne. Dans les années où nous sommes arrivés, la piété de certains membres de cette famille y avait fait entreprendre un nouvel hypogée chrétien appelé aux plus hautes destinées. Peut-être l'initiative de ce travail vint-elle de Cécile elle-même ; dans tous les cas, c'est là qu'elle devait reposer bientôt, et attirer autour d'elle toutes les grandeurs de l'église romaine. La voie Appio-Ardéatine, qui a disparu sous les terrains de la vigne Amendola, isolait ce nouveau cimetière de celui de Lucine ; plus tard, ils furent mis en communication au moyen de galeries creusées sous la voie. Jusque-là, les Caecilii chrétiens avaient eu leurs sépultures dans les cryptes de Lucine, et nous verrons une partie de la famille demeurer fidèle à cette tradition. Nous allons avoir à suivre les développements du nouveau cimetière, qui débuta, selon l'usage, par une salle sépulcrale destinée aux membres de la famille qui le faisait construire. Ainsi se préparait sans bruit celui des cimetières de Rome souterraine qui devait approcher le plus de la gloire dont le cimetière des Cornelii était en possession dès l'an 67 ; ainsi le christianisme, objet de répulsion pour les uns et d'un héroïque dévouement pour d'autres, poursuivait de toutes parts l'occupation du sol romain. Quant à la personne des chrétiens, les exécutions à mort allaient leur train, à la volonté des dénonciateurs ; la liberté et la vie n'étaient plus assurées ; mais on circulait, on entretenait ses relations jusqu'à ce que l'on fût appelé au prétoire. L'autorité avait des moyens d'arrêter une cause trop compromettante, et aussi d'accélérer l'issue fatale d'un procès, auquel souvent il arrivait qu'elle n'était pas étrangère.
C'est au milieu de cette situation qu'en l'année 174 Marc-Aurèle passa le Danube à la tête de ses troupes, dans une expédition contre les barbares qui ravageaient la frontière de l'Empire. Les légions romaines firent reculer les Marcomans ; mais quand l'empereur se fut avancé dans le pays des Quades, son armée se trouva enveloppée par ces barbares, dont le nombre était de beaucoup supérieur à celui des Romains. Un soleil ardent faisait ressentir aux soldats une soif dévorante, la lutte était devenue impossible pour l'armée romaine, et un désastre était à craindre. En ce moment redoutable pour l'Empire, Dieu tenta par un dernier effort d'enlever Marc-Aurèle à son orgueil et à ses préjugés, en accordant aux prières des chrétiens un miracle qui sauvera l'armée et l'empereur. Celui-ci avait eu recours inutilement aux incantations de ses magiciens, lorsque la douzième légion appelée la Fulminante, formée tout entière de chrétiens et recrutée dans le district de Mélitène en Cappadoce, sortit du camp, et, fléchissant le genou, implora le secours du vrai Dieu. Les barbares furent dans la stupeur à la vue de ces six mille hommes priant immobiles ; les bras étendus ; mais ils furent bien autrement surpris, lorsqu'un épais nuage se forma tout à coup au-dessus des deux armées, versant les flots d'une pluie rafraîchissante sur les Romains et éclatant en grêle et en foudre sur eux-mêmes. La déroute des Quades fut promptement décidée ; ils se ruaient sous l'incendie céleste, et, loin de poursuivre désormais les Romains, ils se jetaient dans leurs lignes, désespérés et implorant la clémence de Marc-Aurèle.
Tout l'Empire demeura persuadé qu'un secours surnaturel était descendu sur l'armée romaine. Les auteurs païens, Dion Cassius, Lampridius, Capitolinus, Themistius, Claudien, s'accordent sur le fait en lui-même avec les écrivains de l'antiquité chrétienne. II est hors de doute que l'intervention pieuse de la légion de Mélitène fut non seulement connue, mais consentie par Marc-Aurèle, qui avait recours en même temps à ses dieux. Dans une lettre au sénat que rappellent aux païens Apollinaire et Tertullien, auteurs contemporains, et qui n'a rien de commun avec la pièce apocryphe qui a été fabriquée à ce sujet, Marc-Aurèle mentionnait la prière des chrétiens, entre les secours à l'aide desquels un tel bienfait avait été obtenu du ciel. Quant aux auteurs païens, ils cherchent à en rendre compte, en invoquant les uns les ressources de la magie, les autres la piété de l'empereur.
Il est indubitable, par le témoignage de Tertullien dans son Apologétique, que Marc-Aurèle crut devoir, à cette occasion, faire quelque chose en faveur des chrétiens. Il se garda bien, à la vérité, d'abolir la pénalité décernée contre eux par les lois de l'Empire, mais il renouvela et aggrava même les ordonnances d'Antonin, qui punissaient de mort leurs dénonciateurs. L'avenir de la persécution demeurait toujours réservé, et on avait l'air de faire quelque chose pour une partie nombreuse de la population. Comme les chrétiens ne se défendaient pas, on serait toujours à même de tourner contre eux l'un des tranchants de ce glaive qui en avait deux. En attendant, l'Eglise profitait de la demi-liberté qui lui était laissée. C'était beaucoup pour elle de n'avoir à redouter que la persécution de fait, et elle en profitait pour étendre indéfiniment ses conquêtes. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, d'après le témoignage des anciens, malgré tant de violences et un si grand nombre de martyrs dans tout l'Empire, l'époque des Antonins vit, plus que toute autre, la propagation du christianisme. Trajan, Hadrien et Marc-Aurèle lui-même furent loin de tenter contre les chrétiens tout ce qu'ils auraient pu, et l'on sait combien le zèle de la foi a toujours été empressé de profiter des moindres libertés pour répandre jour et nuit la parole divine.
On entend dire quelquefois, aujourd'hui encore, que le christianisme ne fut pas propagé dans les Gaules avant le milieu du troisième siècle. Les soutenants de cette opinion, qu'a vue naître le dix-septième siècle, devraient enfin s'apercevoir qu'ils montrent trop gratuitement la légèreté de leur savoir. Est-il possible d'ignorer que saint Irénée, Tertullien et Origène s'accordent à nommer la Gaule parmi les contrées où florissait déjà l'Evangile ? Qu'il nous soit permis d'ajouter à ces trois grands témoins Lactance, qui n'a point été cité dans la controverse, et qui, en ruinant de fond en comble le système, a l'avantage de confirmer directement ce que nous venons de dire. On pourra y prendre une idée de l'extension du christianisme sous les Antonins, et par là même du progrès qu'il dut faire alors dans la Gaule si voisine de Rome. "Après l'acte du sénat qui cassa toutes les sentences du tyran Domitien, dit cet auteur, l'Eglise reprit non seulement son état antérieur (celui qu'elle avait eu sous les Flaviens) ; mais elle brilla et fleurit toujours davantage. A l'époque qui suivit, durant laquelle plusieurs princes ornés de bonnes qualités tinrent le gouvernail de l'Empire romain, elle se trouva garantie des assauts de ses ennemis, et put étendre ses bras tant à l'Orient qu'à l'Occident. Il n'y eut plus un coin de terre, si éloigné qu'il fût, où le culte de Dieu ne pénétrât ; il n'y eut plus une nation, si féroce qu'elle fût, qui n'eût accepté la vraie religion, et adouci ses moeurs au moyen des oeuvres saintes." (De mortibus persec, cap. III.)
Lactance flatte un peu trop ici les Antonins, réservant sa sévérité pour Decius qu'il appelle l'exécrable animal, et pour ceux qui le suivirent; mais le passage n'en est pas moins précieux, comme témoignage de la rapide propagation de la foi chrétienne à cette époque dans l'Empire, et ceux qui prétendraient excepter les Gaules auraient besoin d'y réfléchir encore.
Il n'est pas de notre sujet de nous étendre davantage sur ce point.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 80 à 86)