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SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE : Telle fut l'illustre race d'où sortit au deuxième siècle la vierge Cécile

Une autre Caecilia est restée célèbre jusqu'à nos jours, non par les qualités dont elle fut ornée, puisque les historiens ne nous en ont rien transmis, mais par la grâce et la majesté du monument qui lui servit de tombeau.

 

Fille de Q. Caecilius Metellus le Crétique, que nous avons vu consul en 685, elle fut mariée au triumvir M. Licinius Crassus. Assis vers le sommet d'une colline que la voie Appienne monte rapidement, le sépulcre élevé par le Romain à son épouse dominait avec grandeur les tombeaux, les temples, les villae et les aqueducs qui portaient à la ville des Césars le tribut des lacs et des fleuves. De nos jours, cet admirable monument n'est plus qu'une ruine ; mais il est resté le plus bel ornement de cette sublime région de la campagne romaine, si grandiose dans ses lignes, si suave dans l'ondulation de ses plans.

 

 Posant sur un dé quadrilatère, construit en travertin, ce tombeau a la forme d'une tour aux plus élégantes proportions. Une frise à festons entrecoupés de têtes de taureau décore avec grâce la partie supérieure, et un toit conique terminait autrefois ce gracieux monument. Ce toit fut renversé au moyen âge et remplacé par des créneaux de défense qui subsistent encore en partie. Le temps et les hommes ont respecté jusqu'aujourd'hui l'inscription dédicatoire placée sous la frise, faisant face du côté de la voie, et surmontée de plusieurs trophées. Elle porte seulement ces mots :

 

CAECILIAE

Q.  CRETICI F.

METELLAE CRASSI.

 

A l'intérieur du monument, on admirait le sarcophage dans lequel Crassus déposa le corps de son épouse. Il fut enlevé au seizième siècle, et placé dans Rome sous le cortile du palais Farnèse, où il est encore.

 

 Q. Caecilius Metellus Pius fut père d'une autre Caecilia Metella, qui épousa d'abord M. Aemilius Scaurus, prince du sénat, deux fois consul. Devenue veuve, elle s'unit en secondes noces à celui qui fut plus tard le trop célèbre dictateur L. Cornélius Sylla Félix (666), consul cette année même avec Pompée. Cette mésalliance d'une fille des Gaecilii choqua toute la ville, et Plutarque (in Syllam) rapporte que l'on chanta dans les rues des couplets à la honte de celui qui n'avait pas reculé devant une telle ambition ; les sénateurs eux-mêmes, au rapport de Tite-Live, "n'estimant pas digne de la main d'une si grande dame celui qu'ils avaient jugé digne du consulat". Au reste, Sylla entoura toujours Metella de la plus haute considération. Il eut d'elle deux enfants jumeaux, un fils et une fille, qu'il appela, l'un Faustus et l'autre Fausta.

 

 L'héritier des Cornelii et des Gaecilii, que nous avons vu succomber à Thapsus, eut une fille qui conquit au plus haut degré l'estime de la société romaine. Elle est connue sous le nom de Cornelia. Ayant perdu son mari P. Crassus qui périt dans la guerre des Parthes avec son père le triumvir, elle épousa en secondes noces le grand Pompée. Plutarque dit à propos de cette nouvelle Caecilia : "Ceste dame avoit beaucoup de grâces pour attraire un homme à l'aimer, oultre celle de sa beaulté ; car elle estoit honestement exercitée aux lettres, bien apprise à jouer de la lyre, et sçavante en la géométrie, et si prenoit plaisir à ouïr propos de la philosophie, non point en vain, ny sans fruict : mais, qui plus est, elle n'estoit point pour tout cela ny fascheuse, ny glorieuse, comme le deviennent ordinairement les jeunes femmes qui ont ces parties et ces sciences-là. Davantage, elle estoit fille d'un père, auquel on n'eust sceu que reprendre, ny quant à la noblesse de sa race, ni quant à l'honneur de sa vie. (Plutarque d'AMYOT, in Pompeium.)

 

 Notre intention n'est pas d'énumérer ici toutes les gloires qu'apportèrent, par leurs alliances, à la gens Caecilia, les femmes de cette grande race. Mais nous ne devons pas omettre la fille de Pomponius Atticus, celle-là même que Cicéron salue encore tout enfant, dans ses lettres à son père : "Puellae Caeciliae bellissimae salutem dices." (Ad Atticum, VI, 4) Elle fut mariée à l'ami et lieutenant d'Auguste, M. Vipsanius Agrippa, qui préféra l'alliance de Pomponius Atticus, simple chevalier de la gens Caecilia, à celle des plus grandes familles.

 

La fille de Caecilia Attica fut appelée des noms de son père Vipsania Agrippina, et Auguste l'ayant fiancée, dès l'âge d'un an, à Tibère, elle épousa celui-ci et lui donna pour fils Drusus César, le père même de cette Julie que Messaline fit périr en l'année 43, et dont la mort fut le moyen dont se servit la divine Providence pour amener au christianisme notre illustre Pomponia Graecina. Plus tard, Auguste rompit le mariage qu'il avait noué lui-même. Tibère se vit contraint de renvoyer Vipsania, qui était enceinte, et jouissait de l'estime universelle, aussi bien que de la tendresse de son mari. Ce divorce imposé fut très sensible à Tibère qui dut épouser Julie, la propre fille d'Auguste. Il est à croire que si le futur empereur fût demeuré sous l'ascendant de la petite-fille des Caecilii, Rome et le monde n'auraient pas vu les affreux désordres qui souillèrent le trône impérial, et mirent à l'ordre du jour les infamies qui forment le caractère du règne des premiers Césars.

 

Séparée pour toujours de Tibère, Vipsania épousa en secondes noces Asinius Gallus, et mourut en l'année 20 de l'ère chrétienne. Elle est la seule des nombreux enfants d'Agrippa qui n'ait pas péri de mort violente. Son second mari, Asinius Gallus, était fils du célèbre orateur C. Asinius Pollion, qui, appelé aux honneurs du consulat et du triomphe, eut aussi la gloire d'ouvrir à Rome la première bibliothèque publique. Il mourut dans sa villa de Tusculum, la troisième année de notre ère. Sa fille, belle-soeur de Vipsania, épousa M. Claudius Marcellus Aeserninus ; et ce fut cette alliance qui introduisit dans la gens Asinia l'usage du surnom Marcellus, qu'on y retrouve fréquemment depuis, avec celui d'Agrippa qu'y apportait en même temps la petite-fille de Caecilius Atticus. Un nouveau mariage sera-t-il venu, dans la seconde moitié du premier siècle, resserrer encore l'alliance des deux familles Asinia et Caecilia ? C'est ce que semblerait insinuer le cognomen de ce Q. Caecilius Marcellus, possesseur, sous Trajan, de la magnifique villa Tusculane dont M.  de Rossi vient de déterminer l'emplacement. Il n'était pas rare à cette époque que les fils de famille adoptassent comme troisième nom celui de leur mère, et cette villa de Q. Ceecilius Marcellus, si elle ne fut pas la dot même d'Àsinia Marcella, mère de celui-ci, se trouve du moins en rapports de voisinage avec d'importantes possessions des Àsinii (villa, briqueteries) sur ce même territoire de Tusculum.

 

Telle fut l'illustre race d'où sortit au deuxième siècle la vierge Cécile dont la gloire efface par son éclat toutes les grandeurs qui l'avaient précédée. Elle fut donnée du ciel pour unir en sa personne l'ancienne Rome, en ce qu'elle avait de plus noble et de plus pur, à la Rome nouvelle qui, à partir de Cornélius Pudens et de Pomponia Graecina, avait déjà enrôlé dans ses rangs généreux plus d'un membre ou allié de la gens Caecilia. Les autres demeurèrent, comme il n'est que trop aisé de l'expliquer, sous les ombres de l'infidélité. A rares intervalles, sous les empereurs, quelques-uns parurent sur les fastes consulaires ; ainsi nous noterons, en l'an 17 de l'ère chrétienne, G. Caecilius Rufus, dont le cognomen annonce une alliance des Cornelii Rufi avec la grande race des Caecilii. Il faut descendre jusqu'à l'an 137 pour rencontrer L. Caecilius Balbinus Vibullius Pius ; mais celui-ci a droit de nous arrêter. Son cognomen Pius indique tout d'abord la filiation du Numidique ; et d'autre part, son praenomen Lucius se retrouve sur le marbre chrétien d'un Caecilius, dont le cognomen a été brisé. Ce marbre, découvert par M. de Rossi au cimetière de Lucine, appartient à la dernière moitié du deuxième siècle. N'aurait-il pas rapport au consul de l'année 137, ou au fils de celui-ci ?

 

En toute hypothèse, cette inscription commence la série d'un grand nombre d'autres de la famille Caecilia que nous énumérerons bientôt, et qui attestent directement la profession du christianisme dans cette famille au deuxième siècle.

 

DOM GUÉRANGER

SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 370 à 374) 

 

Cecilia

SAINTE CÉCILE - Santa Cecilia in Trastevere, Rome

 

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