Ce n'est présentement qu'un Dieu de miséricorde : profitons de cette heureuse disposition, et ne laissons pas échapper un temps si favorable. Pleurons nos égarements passés : ce ne sera pas en vain, si nos larmes sont accompagnées d'une sainte résolution pour l'avenir. Faisons à Jésus-Christ la même protestation que Pierre, mais faisons-la avec plus d'humilité, et par là même avec plus d'efficace et plus de constance que ce disciple présomptueux : Etiam si oportuerit me mori, non te negabo (Matth., XXVI, 35.) ; Je suis un infidèle, Seigneur, ou plutôt je l'ai été, et ne le veux plus être.
BOURDALOUE
Quoique Pierre ait renoncé Jésus-Christ, ce n'est pas, dans le sens où je l'entends, une conséquence qu'il ait été renoncé de Jésus-Christ : pourquoi ? parce que le repentir de cet apôtre suivit immédiatement son péché, et le rétablit promptement dans la grâce qu'il avait perdue. Vous savez comment le Sauveur se tourna vers lui, et le regarda : Et conversus Dominus respexit Petrum (Luc, XXII, 61.). Vous savez quelle impression fit ce regard sur le cœur de ce disciple infidèle. Pierre en fut pénétré, il se reconnut, il se retira à l'écart, il pleura amèrement. Ses larmes effacèrent le crime que sa bouche avait commis en reniant son Maître, et bientôt sa douleur le remit auprès du Fils de Dieu dans l'heureux état d'où l'avait précipité une crainte immodérée : Et egressus foras, flevit amare (Ibid. 23.). Mais nous, mes Frères, si nous renonçons Jésus-Christ, c'est souvent avec une obstination sans retour : nous demeurons dans cette disposition criminelle, nous y vivons, nous y mourons ; et voilà pourquoi je dis que nous sommes aussi renoncés de Jésus-Christ. Je m'explique ; et suivez-moi, s'il vous plaît.
C'est un secret de prédestination bien surprenant que Jésus-Christ, le Rédempteur et le Sauveur du monde, doive être un jour la ruine de plusieurs, et servir à leur réprobation : mais c'est un autre secret encore plus étonnant, que de tous les réprouvés il n'y en ait point pour qui Jésus-Christ soit le sujet d'une plus grande ruine et d'une plus grande damnation, que pour les mauvais chrétiens. Toutefois ces deux secrets nous sont révélés par le Saint-Esprit. Car l'Evangile ne nous a pas seulement fait entendre que cet Homme-Dieu sera la perte éternelle d'un grand nombre d'hommes : Positus est in ruinam multorum (Luc, II, 34.) ; mais il a ajouté que ce serait dans Israël, c'est-à-dire parmi le peuple de Dieu, parmi le peuple choisi de Dieu, parmi le peuple spécialement aimé de Dieu et favorisé de la connaissance de Dieu : In Israël. Or quel est ce peuple ? Le peuple chrétien, qui a succédé au peuple juif, et qui, selon saint Paul, tient maintenant la place des vrais Israélites. Pour mieux comprendre ceci, souvenons-nous d'une chose bien terrible qui doit arriver à la fin des siècles : c'est que le Fils de Dieu, après avoir été renoncé par les hommes, les renoncera à son tour dans le jugement dernier, et que ce renoncement de la part de Jésus-Christ sera justement leur ruine, et comme le sceau de leur réprobation ; de sorte que le renoncement doit être mutuel et réciproque. Quiconque aura renoncé Jésus-Christ, en sera renoncé ; quiconque aura désavoué Jésus-Christ, en sera désavoué ; quiconque aura , pour ainsi parler, réprouvé Jésus-Christ, en sera réprouvé. Sa parole y est expresse : Qui negaverit me, negabo eum (Matth., X, 33.). Dès le temps même que ce Dieu Sauveur était sur la terre, il a commencé à vérifier cet oracle. Qu'a fait Jésus-Christ dans le monde, demande l'abbé Rupert ? Il a contredit et renoncé le monde : Propterea exhibuit se mundo ut contradiceret mundo. Voilà son emploi et sa mission. Il a contredit et renoncé les sensualités du monde ; il a contredit et renoncé l'orgueil du monde ; il a contredit et renoncé les convoitises du monde ; il a contredit et renoncé les vengeances, les perfidies, les injustices du monde ; en un mot, toute sa vie n'a été qu'une contradiction et un renoncement perpétuel à l'égard du monde. Mais après tout, remarque saint Augustin, tous les arrêts qu'il prononçait alors contre le monde n'étaient que comminatoires. Ils sortaient de sa bouche et de son cœur, mais ils ne passaient pas outre. C'étaient des foudres qu'il faisait seulement gronder contre les pécheurs, sans les faire encore éclater sur eux. Mais dans son dernier jugement, poursuit le même saint docteur, il les renoncera pour les perdre, pour les détruire, pour les ruiner. Ce ne sera plus de simples menaces, ni de simples paroles : mais ce sera l'accomplissement et l'exécution de toutes ses paroles et de toutes ses menaces. Et comme il n'est rien de plus formidable que ses menaces et que ses paroles, jugeons de là combien à plus forte raison nous en devons craindre l'exécution et l'accomplissement.
Autrefois David demandait à Dieu qu'il le préservât des contradictions du peuple : Eripies me de contradictionibus populi (Psal., XVII, 44.). Mais moi, mon Dieu , je vous demande tout autre chose. Je n'appréhende point les contradictions ni les jugements des hommes ; mais pour les vôtres , je les crains souverainement. Que les hommes s'attachent à condamner ma vie et toute ma conduite, peu m'importe, pourvu que je ne sois pas condamné de vous. Car que peuvent contre moi tous les peuples de la terre, si vous êtes pour moi, si vous vous déclarez pour moi, si vous vous joignez à moi ? Mais du moment que vous viendrez, en me renonçant, à me rejeter et à vous retirer de moi, me voilà perdu sans ressource, et frappé d'une malédiction éternelle : Qui negaverit me, negabo eum.
Cependant, à qui est-ce que ce renoncement de Jésus-Christ sera plus funeste, et de tous les impies que le Fils de Dieu, comme dit saint Paul, exterminera dans son jugement, qui sont ceux contre qui il s'élèvera avec plus de rigueur ? Ah ! mes Frères, ce sont ceux qui auront été dans Israël, mais qui n'auront pas vécu en Israélites ; ceux qui, ayant été éclairés de la foi, ne se seront pas mis en peine de suivre ses lumières , et qui, ayant connu Dieu, ne l'auront pas glorifié comme leur Dieu ; ceux enfin que nous comprenons sous le terme de mauvais chrétiens. La raison en est évidente, et la chose s'explique assez d'elle-même. Car il est juste (c'est la réflexion de Tertullien) que ceux qui auront été les plus rebelles à Jésus-Christ sentent à proportion les plus rudes effets de ses vengeances. Il est de la droite équité (c'est la pensée de saint Chrysostome), que ceux qui lui auront montré plus d'ingratitude, en reçoivent aussi de plus rigoureux châtiments. Et il est de l'ordre, conclut saint Bernard, que ceux qui auront eu part aux avantages de sa loi soient jugés selon toute la sévérité de sa loi. Or, entre les réprouvés, il n'y en aura point à qui tout cela convienne plus sensiblement, ni plus incontestablement, qu'aux mauvais chrétiens.
En effet, qu'appelons-nous mauvais chrétiens, sinon des hommes rebelles par profession et par état au Sauveur du monde, et dont par conséquent le Sauveur du monde doit se venger d'une manière plus éclatante ? Souvenons-nous de la parabole et de la figure dont se servit là-dessus Jésus-Christ même, parlant aux pharisiens. Il leur dit qu'il était la pierre angulaire sur laquelle devait porter tout l'édifice de notre salut, mais qu'ils l'avaient rebuté ; et pour leur faire concevoir à quoi ils s'étaient exposés par leur obstination : Quiconque, ajouta-t-il, ira heurter contre cette pierre, elle le brisera ; et sur qui que ce soit que tombe cette pierre, elle l'écrasera. Les pharisiens, au lieu de profiter d'un avertissement si salutaire, n'en devinrent que plus animés contre ce divin Maître ; et, selon l'expression de l'évangéliste, leur ressentiment passa jusques à la fureur. Ne nous endurcissons pas de la sorte ; mais détournons, par une sainte pénitence et un prompt changement de vie, l'affreux malheur dont nous sommes menacés. C'est à nous-mêmes que le Fils de Dieu prétendait parler, aussi bien qu'aux pharisiens. Il est pour nous-mêmes, comme pour eux, cette pierre mystérieuse, cette pierre fondamentale. Or Dieu nous déclare que si jamais elle vient à tomber sur nous, nous en serons accablés ; et d'ailleurs il est indubitable qu'elle y tombera, si nous continuons à faire de criminels efforts pour la rejeter. Combien y en a-t-il déjà qu'elle a brisés ? combien de grands de la terre ? combien de potentats et de monarques ? Quand un Julien s'écriait, dans l'extrémité de son désespoir: Vicisti, Galilœe ; Tu as vaincu, Galiléen, ne confessait-il pas qu'il succombait sous le poids de la colère de ce Dieu vengeur, et que c'était son bras tout-puissant qui le frappait ? Combien de particuliers dans le christianisme ont éprouvé le même sort, ou sont en danger de l'éprouver bientôt ?
Car non seulement ce sont des rebelles à leur Sauveur, mais des ingrats, d'autant plus condamnables en qualité de chrétiens, qu'ils ont été plus comblés de grâces. Abus, de se persuader que Jésus-Christ, dans le jugement qu'il fera de nous, nous doive être plus favorable, parce que nous aurons eu plus de part à ses bienfaits et à son amour. C'est pour cela même, au contraire, qu'il se rendra plus inflexible à notre égard. Que disait-il à ces villes de Bethsaïde et de Corozaïn, lorsqu'il lançait contre elles ses anathèmes, parce qu'elles étaient demeurées dans leur aveuglement malgré ses miracles ? Il leur reprochait que si des païens et des idolâtres eussent été témoins des mêmes merveilles, ils auraient pris le sac et le cilice pour faire pénitence ; et par là même il leur annonçait qu'elles seraient plus sévèrement punies que ces idolâtres et ces païens. Or qu'avait fait Jésus-Christ dans Bethsaïde, qu'avait-il fait dans Corozaïn, en comparaison de ce qu'il a fait dans nous et pour nous ? Il ne visita qu'une fois Bethsaïde, et combien de fois nous a-t-il honorés de ses visites intérieures ? Il ne fit entendre qu'une fois sa parole dans Corozaïn ; et ne l'avons-nous pas mille fois entendue ? Que répondra donc un chrétien quand Jésus-Christ lui dira : Vois, malheureux, et compte toutes les grâces que tu as reçues de moi. Avec ces seules grâces, j'aurais converti dans le paganisme des nations entières, et tu n'en as pas été meilleur. A quoi t'ont servi tant d'avis, tant d'instructions, tant de connaissances, tant de bons sentiments, tant de moyens de salut ? Tout cela me demande justice contre toi, et cette justice sera mesurée selon ma miséricorde. Or ma miséricorde pour toi n'a point eu de bornes : apprends quelle justice tu dois attendre.
Justice d'autant plus redoutable pour nous, qu'ayant vécu dans la loi de Jésus-Christ nous serons jugés selon la loi de Jésus-Christ. Quel titre de condamnation, et quel sujet de frayeur ! y avons-nous jamais fait une réflexion sérieuse ? Etre jugé selon la loi la plus sainte, selon la loi la plus pure, selon la loi la plus irrépréhensible ! tellement que cette loi de Jésus-Christ, qui devait être pour nous un fonds de mérite et un principe de vie, servira, contre l'intention de Dieu et de Jésus-Christ même, à notre réprobation et à notre perte. Ce n'est pas, au reste, que la loi de Jésus-Christ soit mauvaise en soi, ni que ce qui est bon en soi puisse être mauvais en nous : mais, dit l'Apôtre, c'est que la concupiscence et nos passions, dont nous nous laissons dominer, s'élèvent en nous contre cette loi, et qu'à l'occasion de cette loi qu'elles nous font violer, elles nous deviennent des sources plus abondantes de péché.
Voilà, mes chers auditeurs, ce que nous ne pouvons prévenir avec trop de soin. Ne sommes-nous donc chrétiens que pour être un jour plus réprouvés ? Cette glorieuse qualité que nous portons ne sera-t-elle pour nous qu'un caractère de damnation ? A qui nous en pourrons-nous prendre, et qui en pourrons-nous accuser ? Sera-ce Dieu qui nous a donné un Sauveur, et qui nous a aimés jusqu'à livrer pour notre salut son Fils unique ? Sera-ce ce Sauveur que Dieu nous a donné, ce Fils unique du Père, lequel a bien voulu quitter le séjour de sa gloire, et venir sur la terre pour travailler à l'ouvrage de notre rédemption ? Reconnaissons que nous serons nous-mêmes les auteurs de notre ruine, et que nous ne pourrons l'imputer qu'à nous-mêmes. Dans le juste effroi dont nous devons être saisis, adressons-nous à ce même Sauveur que nous avons tant de fois renoncé, et qui veut bien encore nous recevoir, malgré toutes nos infidélités. Ce n'est présentement qu'un Dieu de miséricorde : profitons de cette heureuse disposition, et ne laissons pas échapper un temps si favorable. Pleurons nos égarements passés : ce ne sera pas en vain, si nos larmes sont accompagnées d'une sainte résolution pour l'avenir. Faisons à Jésus-Christ la même protestation que Pierre, mais faisons-la avec plus d'humilité, et par là même avec plus d'efficace et plus de constance que ce disciple présomptueux : Etiam si oportuerit me mori, non te negabo (Matth., XXVI, 35.) ; Je suis un infidèle, Seigneur, ou plutôt je l'ai été, et ne le veux plus être.
Vous êtes encore assez miséricordieux pour oublier toutes mes révoltes ; et c'est ce qui m'attache à vous pour jamais : Non te negabo. Non, Seigneur, quoi qu'il arrive, et quoi qu'il m'en puisse coûter, je ne vous renoncerai plus. Que dis-je ? et me suffit-il de ne vous plus renoncer ? Il faut désormais me déclarer ouvertement pour vous, il faut pour la juste réparation de tant de scandales, et pour l'honneur de votre loi, la professer hautement, la pratiquer exactement, l'accomplir parfaitement et dans toute son étendue. Il le faut malgré toute considération humaine ; il le faut, malgré tous les discours et tous les respects du monde ; il le faut aux dépens de ma fortune, au péril de ma vie, au prix de mon sang : Etiam si oportuerit me mori.
J'en serai bien payé, Seigneur, et bien récompensé, puisque vous me promettez de me reconnaître devant votre Père après que je vous aurai confessé devant les hommes, et de me mettre en possession de votre royaume.
BOURDALOUE
EXHORTATION SUR LE RENIEMENT DE SAINT PIERRE