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Voilà ce que j'appelle dureté

Car, il faut l'avouer, on trouve partout, mais spécialement dans les conditions riches et opulentes du siècle, de ces âmes de bronze que rien n'amollit. Les cris des pauvres frappent leurs oreilles, mais ils ne peuvent pénétrer dans leurs cœurs.

BOURDALOUE

 

 

Semen est verbum Dei.
Le bon grain, c'est la parole de Dieu. (Saint Luc, chap. VIII, 11.)

 

Mais reprenons notre parabole et poursuivons la comparaison que j'ai commencée.

 

Une autre partie du grain tomba sur des pierres. Quelle image et quel caractère ! des âmes dures comme des pierres, des âmes insensibles et que rien ne peut émouvoir, des âmes sans pitié, sans humanité. Que ne leur dit-on pas pour les toucher de compassion ? On leur dit qu'il y a des pauvres accablés de maladies, qui ne peuvent s'aider eux-mêmes, parce que la faiblesse les tient misérablement étendus sur la paille, et qui périssent dans leur infirmité, parce qu'ils n'ont pas de quoi reprendre leurs forces, ni le travail dont ils tiraient leur subsistance. On leur dit qu'il y a de pauvres pères et de pauvres mères chargés d'enfants, qu'ils voient presque mourir de faim entre leurs bras, et qu'ils sont contraints d'abandonner nus à toute la rigueur du froid, pour leur ménager un peu de pain. On leur dit qu'il y a de pauvres artisans sans emploi, de pauvres ouvriers sans ouvrage, et par conséquent sans nourriture et sans soutien. On leur dit qu'il y a de pauvres filles exposées aux derniers malheurs, et dont elles pourraient sauver la vertu, en leur fournissant de quoi conserver leur vie. On leur dit tout cela, et bien d'autres choses ; mais elles écoutent tout tranquillement, et il semble que ce soient des fictions, des contes qu'on leur débite pour les amuser.

 

Que dis-je, et est-il donc possible qu'il y ait des âmes de cette trempe ? Oui, il y en a ; et malgré la sainteté de la foi chrétienne, on en voit dans le sein même de la religion qui, sur ce point, sont plus infidèles que les païens mêmes. Qu'il soit question de leurs personnes, que de soins ! que de ménagements ! que de précautions ! elles sont délicates jusqu'à la mollesse. Mais qu'il s'agisse des pauvres (oserai-je parler de la sorte ?), elles vont jusqu'à une espèce de barbarie et de cruauté.

 

Que leur demande-t-on ? Ce qui leur coûterait peu, ce qui souvent ne leur coûterait rien, ce qui ne leur est nullement nécessaire, ce qui quelquefois leur est nuisible et toujours absolument inutile. Car il ne faudrait rien de plus pour subvenir à tant de calamités dont nous sommes témoins. Avec cela les pauvres vivraient, ou plutôt il n'y aurait plus de pauvres. Mais elles aiment mieux qu'il y en ait, et qu'il y en ait une si nombreuse multitude ; elles aiment mieux que tant de familles tombent en ruine et demeurent sans ressource ; elles aiment mieux les laisser languir, pâtir, se tourmenter et se désespérer dans leur indigence, que de se dessaisir de quoique ce soit, quelque vil et quelque superflu qu'il puisse être. Voilà ce que j'appelle dureté.

 

Combien une femme idolâtre de son corps, et tout occupée de ses ajustements et de ses parures pourrait-elle vêtir de pauvres qui font horreur sous l'affreuse figure où ils sont forcés de se montrer, si du moins elle voulait consacrer à cette œuvre de miséricorde, non pas tout ce qu'elle donne, mais quelque chose de ce qu'elle donne à sa vanité ? Combien de pauvres nourrirait-on de l'excès de certaines tables, je dis de l'excès énorme et d'une prodigalité aussi scandaleuse qu'elle est visible ? Combien y aurait-il à retrancher de telles et telles dépenses pour un jeu, pour des spectacles, pour un train, pour un équipage, pour des ameublements, pour de pures curiosités ; et combien ce retranchement profiterait-il aux pauvres, et leur épargnerait-il de chagrins et de douleurs ? Vous le pouvez mieux savoir que moi, et en vain descendrais-je à des particularités dont vous êtes mieux instruites que je ne le suis, et que je ne le veux être. Soyez vous-mêmes vos juges, mais des juges équitables, mais des juges sévères pour vous et compatissants pour le prochain : vous connaîtrez aisément ce qu'il y a à faire ; et si vous ne le faites pas, que répondrez-vous au témoignage de votre conscience, et comment vous défendrez-vous du juste reproche d'une dureté également condamnable , et devant Dieu et devant les hommes ?

 

Caractère de dureté dont nous avons un exemple bien mémorable et bien terrible dans le mauvais riche. Il y avait à sa porte un pauvre, c'était Lazare. Ce pauvre était tout couvert d'ulcères, et non seulement n'avait pas de quoi guérir ses plaies, mais de quoi manger. Il ne demandait que les miettes qui tombaient de la table du riche ; et qui croirait qu'un si faible secours lui put être refusé ? L'Evangile néanmoins nous marque qu'il ne put même obtenir cette grâce, et qu'il mourut enfin de misère. Ah ! au seul récit d'une pareille dureté, je m'imagine que vos cœurs se soulèvent ; et quand ensuite on vous représente ce riche impitoyable au milieu des flammes, brûlé d'une soif ardente, et priant en vain qu'on lui accorde une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue, vous ne voyez rien dans son supplice qu'il n'ait mérité, et qui excède la gravité de son crime ; mais en souscrivant à son arrêt, n'est-ce pas souscrire à celui d'une infinité de riches dont le monde est rempli ? n'est-ce pas peut-être souscrire à celui de bien des personnes qui m'écoutent ? Car, il faut l'avouer, on trouve partout, mais spécialement dans les conditions riches et opulentes du siècle, de ces âmes de bronze que rien n'amollit. Les cris des pauvres frappent leurs oreilles, mais ils ne peuvent pénétrer dans leurs cœurs. On ne le comprend pas, on ne se le persuaderait pas si l'on n'en était témoin : on en est indigné, et l'on ne peut s'en taire ; on en parle hautement, mais ce sont des paroles qu'elles laissent passer. Ce qui met le comble à leur dureté, c'est que ces misérables dont elles tiennent si peu de compte ne sont quelquefois devenus pauvres que pour elles, que dans leurs maisons et à leur service. Ce sont de pauvres domestiques ; ce sont de pauvres manœuvres, ce sont de pauvres marchands à qui elles doivent, et qu'elles n'ont jamais payés qu'en promesses ; différant toujours, éludant toujours les instances qu'on leur fait, et se rendant tout à la fois coupables d'un double attentat, l'un contre la charité, et l'autre contre la plus étroite justice. Or, si la naissance, si le rang, si l'autorité les met présentement à couvert de tout, qui pourra les garantir de la formidable menace du Saint-Esprit ? L'avez-vous jamais entendue ? c'est une grande matière à vos réflexions : Cor durum habebit male in novissimo (Eccli., III. 27.).

 

La mort viendra , et c'est alors que les cœurs durs porteront la peine qui leur est due. Autant qu'ils se seront endurcis aux malheurs des pauvres, autant Dieu les laissera-t-il s'endurcir à leur propre malheur. Car voilà souvent ce qui leur arrive par une malédiction particulière du ciel. Nul sentiment de piété, à cette heure où toute la piété de l'âme chrétienne doit se réveiller. On dirait que c'est un abandonnement entier de Dieu, qui, dès cette vie, les réprouve. Mais sans qu'il les réprouve dès cette vie, à quelle réprobation les destine-t-il dans l'autre ? Je vais trop loin, et il semble que dans une assemblée comme celle-ci je ne devrais promettre que des récompenses. Mais entre les âmes charitables qui la composent, et dont je ne puis assez louer le zèle, il peut s'en trouver à qui la menace que je vous fais entendre soit nécessaire. Dieu le sait, et il les connaît. Puissent-elles se bien connaître elles-mêmes !

 

BOURDALOUE

DEUXIÈME EXHORTATION SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES  

 

The Beggars

Les mendiants, Sébastien Bourdon, Musée du Louvre

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