Ce sera une piété constante, parce que ce sera une piété entretenue, et sans cesse excitée par la charité ; tellement que la promesse du Prophète s'accomplira dans vous : Sicut scriptum est : Dispersit, dedit pauperibus ; justitia ejus manet in sœculum sœculi.
BOURDALOUE
Il est difficile d'allier ensemble l'esprit de piété et l'embarras des affaires du monde. Car la piété consiste dans les sentiments intérieurs d'une âme retirée en elle-même et occupée de Dieu ; mais les soins et les affaires du monde l'obligent à sortir de cette retraite, et, par mille mouvements inquiets et empressés qui la dissipent, lui font insensiblement oublier Dieu, et tourner toutes ses pensées vers la terre. C'est pourquoi saint Paul déclare que tout homme qui veut s'engager dans la milice de Dieu, c'est-à-dire se donner à Dieu, être à Dieu, goûter les choses de Dieu, ne doit point s'ingérer dans les intrigues et les intérêts du siècle : Nemo militans Deo implicat se negotiis sœcularibus (2 Tim., II, 4.). C'est pourquoi le saint auteur de l'imitation de Jésus-Christ, qui dut être un des hommes les plus versés et les plus consommés dans les mystères de la vie spirituelle et dévote, nous avertit sans cesse de n'entrer point trop dans les affaires humaines ; et que se proposant lui-même pour exemple, il reconnaît que jamais il ne s'est trouvé parmi le monde, qu'il n'en soit revenu plus imparfait qu'il n'était : Quoties inter homines fui, minor homo redii. C'est pourquoi les prêtres du Seigneur, les ministres de l'Eglise, les religieux vivent dans l'éloignement et la séparation du monde, ou du moins y doivent vivre autant que leur état le comporte et qu'il le demande, parce qu'ils sont consacrés par une vocation particulière au culte de Dieu, et appelés à un plus haut point de piété et de perfection.
Je ne veux pas néanmoins par là vous porter à un renoncement entier ; et ce n'est pas ma pensée qu'il soit de votre piété d'abandonner toutes les affaires attachées par la Providence à votre condition. Bien loin que ce fût une vraie piété, ce serait aller directement contre les vues du ciel ; et à parler en général, la piété est encore moins exposée dans une vie agissante, dans une vie de travail et d'affaires, quoique temporelles et toutes profanes, que dans une vie oisive, que dans la vie de la plupart des femmes du siècle, dont les journées se passent à ne rien faire. Car j'appelle ne rien faire, n'être occupé que de sa personne, n'être occupé que de ses parures, n'être occupé que de son jeu, n'être occupé que de visites inutiles, que de vaines conversations, que de lectures agréables : frivoles amusements, qui n'arrêtent point assez l'esprit pour le détourner de mille idées dangereuses ; au lieu que les affaires et l'attention qu'on leur donne ferment du moins la porte à tous ces objets, et à tous les sentiments, à tous les désirs criminels qu'ils ne manquent point d'inspirer.
Mais du reste si l'un est encore plus à craindre que l'autre ; si l'esprit de piété peut encore moins se soutenir dans l'inutilité de vie et l'oisiveté que dans les affaires, il est toujours vrai qu'au milieu du bruit et du tumulte des affaires, il se relâche, il se ralentit, et souvent s'éteint tout à fait et s'amortit. Or, par où l'entretiendrez-vous, et par où le réveillerez-vous ? Point de meilleur moyen que ces bonnes œuvres dont je parle, que les œuvres de charité et de miséricorde. Prenez garde : je ne viens pas, dans une morale outrée, condamner les soins ordinaires du monde, le soin d'une famille qu'il faut régler, le soin d'un bien qu'il faut administrer, le soin d'un héritage qu'il faut cultiver, le soin même d'un procès où l'on se trouve impliqué et où il faut nécessairement s'employer ; cent autres de cette nature, dont on est chargé, et dont on ne peut raisonnablement se dispenser. Je m'en suis déjà expliqué, et, je le répète, ce n'est point là ce que je reprends, ni ce que je dois reprendre. Je dis plus, et j'avoue qu'il y a tels engagements, telles conjonctures, telles affaires, où ce serait plutôt un péché de négliger ces soins, que d'y vaquer. Mais cela posé, je vais plus avant ; et ce que je voudrais aussi vous faire comprendre, c'est que vous ne pouvez mieux sanctifier tous les soins où votre état vous applique, qu'en y joignant le soin des pauvres. Vous me répondrez que c'est ajouter affaires sur affaires, et par conséquent que c'est se livrer à de nouvelles distractions, en se chargeant de nouvelles occupations. Ah ! j'en conviens, c'est une nouvelle occupation, mais une occupation sainte et sanctifiante, seule capable de communiquer à toutes les autres ce caractère de sainteté qui lui est propre, et de réparer dans vos âmes les dommages que toutes les autres ont coutume d'y causer. Concevez ma pensée.
Quoique les affaires du monde puissent être rapportées à Dieu, il y a néanmoins bien d'autres vues que la vue de Dieu qui peuvent nous y attacher, et qui n'y attachent en effet que trop tout ce que nous entendons sous le terme d'hommes mondains ou de femmes mondaines : vues de fortune, vues d'honneur et de distinction, vues d'élévation et de grandeur, vues d'intérêt, d'une passion démesurée d'avoir et de posséder, vues d'établissement, de commodité, de plaisir ; et parce que toutes ces vues sont conformes à celles de la nature, ou plutôt parce que ce sont les vues mêmes de la nature, et que le poids de la nature nous entraîne presque malgré nous, il n'est pas surprenant que ces vues terrestres et naturelles prévalent aux vues surnaturelles et divines, qu'elles remplissent l'étroite sphère de notre cœur, qu'elles nous fassent perdre l'idée de cette dernière fin où tout doit être référé, et d'où vient à nos actions toute leur sainteté. Mais, par une règle contraire, voici quelle bénédiction particulière les œuvres de charité portent avec elles : ce n'est pas qu'elles occupent moins, mais c'est qu'elles occupent saintement. Et, en effet, comme ce sont des œuvres où les sentiments humains ne peuvent guère avoir de part, comme ce sont des œuvres par elles-mêmes mortifiantes, souvent très obscures et très humiliantes, il n'y a communément que Dieu qui nous y engage, que Dieu qui nous y attire, que Dieu qu'on s'y propose et qu'on y cherche. On les entreprend pour lui, on les pratique pour lui, on les soutient pour lui. Or, est-il rien de plus propre à nourrir la piété, que cette intention droite et toute divine ?
Jugez-en par vous-mêmes, c'est à vous-mêmes que j'en puis appeler ; et que dis-je, dont plusieurs d'entre vous n'aient une connaissance personnelle plus convaincante que tous les discours ? Qu'avez-vous senti dans le secret de l'âme, et qu'y sentez-vous, toutes les fois que la charité adresse vos pas vers les pauvres pour les visiter et les assister ? Etes-vous jamais entrées dans un hôpital, dans une prison, que votre cœur ne se soit auparavant élevé à Dieu ? Quelles réflexions vous y ont occupées, et quelles réflexions en avez-vous remportées ? Quand donc votre piété commence à se refroidir, c'est là immanquablement que vous la rallumez ; quand votre foi commence à s'affaiblir et à languir, c'est là immanquablement que vous la réveillez et que vous la fortifiez. Mais quel est l'aveuglement de je ne sais combien de femmes du monde ! quoiqu'elles soient du monde, et tout abîmées dans les soins du monde, elles sont néanmoins encore chrétiennes ; elles n'ont pas perdu certains principes qu'elles ont reçus de l'éducation ; elles ont de temps en temps des retours intérieurs, qui pourraient les remettre dans les voies d'une solide piété, s'ils étaient soutenus : elles y voudraient marcher; elles voudraient être plus recueillies et plus dévotes ; car c'est ainsi qu'elles le disent elles-mêmes dans les rencontres, et qu'elles le font entendre. C'est quelquefois un pur langage ; je le sais : mais je dois aussi convenir qu'il y en a plusieurs qui là-dessus sont de bonne foi, et qui pensent en effet comme elles parlent. Elles gémissent du peu de goût qu'elles ont aux pratiques de la religion ; elles se plaignent de la sécheresse où elles se trouvent dans la prière ; elles souhaiteraient d'avoir plus de zèle pour leur salut, plus d'attention à cette grande affaire, et de se laisser moins distraire par les autres, qu'elles avouent n'être auprès de celle-là que des amusements et des bagatelles. Telles sont leurs dispositions ; mais parce qu'elles ne les secondent pas, ce sont des dispositions inutiles, et qui ne servent même qu'à leur condamnation ; car elles devraient donc prendre les moyens qu'on leur propose pour parvenir à ce qu'elles désirent. Or un de ces moyens, ce sont incontestablement les œuvres de la charité. Avec cela, elles se mettraient en état de goûter Dieu davantage. Une visite des pauvres, un office qu'elles leur rendraient, serait une suspension salutaire des inquiétudes et des soins du monde ; et Dieu prendrait ces moments pour leur parler au cœur, pour les rappeler à elles-mêmes, pour leur retracer dans l'esprit les vérités éternelles, et pour leur en imprimer tellement le souvenir, que toutes les autres idées ne pussent l'effacer. Leur dévotion se renouvellerait, leur religion se ranimerait, leur espérance deviendrait plus vive, et leur amour pour Dieu plus affectueux et plus ardent. Mais elles prétendent que tous ces changements se fassent dans elles, sans qu'il leur en coûte une seule démarche ; et jamais, à les en croire, elles n'ont assez le loisir pour satisfaire à ce que demandent les pauvres, en l'acquittant de ce qu'elles doivent au monde. Vain prétexte dont elles découvriront aisément l'illusion, dès qu'elles voudront bien se consulter et ne se point flatter. Il ne faut pour le détruire qu'elles-mêmes ; il ne faut que la connaissance qu'elles ont du plan de leur vie, qui pourrait être autrement réglé et mieux ordonné.
Vous, plus fidèles aux ordres de Dieu, et plus attentives aux nécessités des pauvres, vous savez vous partager entre eux et le monde. En accordant à l'un tout ce qu'il peut exiger de vous, vous trouvez encore de quoi donner aux autres ce qu'ils attendent de votre charité ; et c'est pour vous confirmer dans cette sainte dispensation et dans ce juste partage, que je conclus par ces paroles de l'Apôtre : Unusquisque prout destinavit in corde suo (2 Cor., IX, 7.) ; Que chacune suive les heureux sentiments dont elle se sent prévenue en faveur des pauvres ; qu'elle reconnaisse comme une grâce de Dieu, et une de ses grâces les plus précieuses, l'inclination qui la porte à les secourir. Vos affaires temporelles n'en souffriront point ; Dieu en prendra soin lui-même, lorsque vous prendrez soin de ses enfants ; et il est assez riche pour vous rendre au centuple ce qu'il aura reçu de vous par leurs mains : Potens est autem Deus omnem gratiam abundare facere in vobis (Ibid. 8.). Vous serez surprises en mille rencontres de voir les choses réussir au delà de vos espérances, et ce seront autant de bénédictions que Dieu répandra sur vous sans vous le faire connaître. Plus vous donnerez, plus vous aurez de quoi donner : Ut abundetis in omne opus bonum (Ibid.). Mais ce qu'il y a de plus essentiel, c'est que vous mettrez par là votre piété à couvert de ces relâchements si ordinaires dans la vie tumultueuse du monde. Ce sera une piété constante, parce que ce sera une piété entretenue, et sans cesse excitée par la charité ; tellement que la promesse du Prophète s'accomplira dans vous : Sicut scriptum est : Dispersit, dedit pauperibus ; justitia ejus manet in sœculum sœculi (Ibid. 9.) En répandant vos aumônes, vous recueillerez des fruits de justice, et vous amasserez des trésors de sainteté : mais de quelle sainteté et de quelle justice ? D'une justice inaltérable et invariable, d'une justice indépendante des occasions, et au-dessus de tous les événements, d'une justice qui vivra avec vous dans les siècles des siècles, et dont la récompense sera éternelle.
Ainsi soit-il.
BOURDALOUE
PREMIÈRE EXHORTATION SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES
Jeune homme lisant à la chandelle, Michel Gobin, Musée des Beaux-Arts, Orléans