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Point de pauvres plus pauvres et point d'affligés plus affligés

Je puis dire que dans la prison vous trouverez toutes les sortes de misères dont le Fils de Dieu fera le dénombrement au jour de ses vengeances éternelles. Venez et voyez : dans ce triste séjour vous trouverez, non seulement la captivité et l'esclavage, mais la faim, mais la soif, mais la nudité, mais la maladie et l'infirmité, mais toutes les calamités de la vie ; tellement que de négliger ces misérables et de les délaisser, ce serait vous exposer à entendre contre vous, de la bouche de Jésus-Christ, tous les reproches qu'il doit faire aux réprouvés. Il ne vous dirait pas seulement : J'étais prisonnier, et vous ne vous êtes pas mises en peine de me visiter ; mais il vous dirait : J'étais dévoré de la faim, et vous ne m'avez pas donné à manger : Esurivi, et non dedistis mihi manducare (Matth., XXV, 35.) ; mais il vous dirait : J'étais pressé de la soif, et vous ne m'avez pas donné à boire : Sitivi, et non dedistis mihi potum (Ibid.) ; mais il vous dirait : J'étais nu, et vous ne m'avez pas donné de quoi me vêtir : Nudus, et non cooperuistis me (Ibid.) ; mais il vous dirait : J'étais malade et infirme, et vous ne m'êtes pas venues voir : Infirmus, et non visitastis me (Ibid.). Il vous le dirait ; et qu'auriez-vous à répondre ?

BOURDALOUE

 

 

Il y a dans le christianisme des pratiques, lesquelles quoique saintes, ne sont néanmoins que de l'institution des hommes : nous les devons louer, parce qu'elles sont saintes ; et bien qu'elles ne soient que de l'institution des hommes, nous devons croire qu'elles leur ont été inspirées de Dieu, puisqu'il n'y a que l'esprit de Dieu qui puisse suggérer à l'homme les exercices d'une vraie et solide piété. Il y a des pratiques que l'Eglise approuve, qu'elle autorise, qu'elle établit ; et dès qu'elles ont été établies par l'Eglise, nous les devons respecter, puisqu'il n'y a que l'esprit d'erreur, de schisme, d'hérésie, qui puisse censurer, mépriser et rejeter ce que l'Eglise permet, beaucoup plus ce qu'elle appuie de son autorité et ce qu'elle observe dans tout le monde chrétien. Mais ces pratiques de l'Eglise nous sont venues, après tout, par le ministère des hommes ; nous les avons reçues des hommes, et nous en reconnaissons les hommes pour auteurs. Il n'en est pas de même de la charité à l'égard des prisonniers. C'est Jésus-Christ lui-même qui nous l'a expressément recommandée ; c'est lui qui l'a consacrée dans son Evangile, et qui en a fait un point de sa loi.

 

Je dis un point de sa loi, un point particulier, un point non seulement de perfection, mais d'obligation ; et c'est à quoi ne pensent guère la plupart des personnes même les plus régulières et les plus vertueuses. Si l'on est négligent sur cet article, on n'en a pas le moindre remords de conscience, parce qu'on ne le regarde pas comme un devoir. Si l'on y satisfait, on se flatte que c'est par une surabondance de zèle et de ferveur, parce qu'on ne le considère que comme une œuvre de subrogation. Or, c'est toutefois une obligation que vous ne pouvez, ou du moins que vous ne devez pas ignorer, après que le Fils de Dieu nous l'a marquée en des termes si précis et si formels. Dire donc, ainsi que nous l'entendons dire tous les jours : Chacun a sa dévotion, mais la mienne n'est pas pour les prisonniers ; c'est un sentiment peu chrétien, ou plutôt c'est un sentiment directement opposé à l'esprit du christianisme. Car il ne vous est pas libre d'avoir cette dévotion, ou de ne l'avoir pas. Il faut l'avoir, si vous voulez être chrétiennes. Ce n'est pas une dévotion qui soit à votre choix, ni d'une simple volonté : elle est de nécessité, et elle vous doit être en ce sens d'autant plus vénérable, qu'elle est du choix de Jésus-Christ. En d'autres sujets, vous pouvez suivre l'attrait que vous sentez; mais entre les dévotions qui sont de l'ordre de Dieu, il ne dépend pas de vous de choisir celles qui se trouvent plus conformes à votre inclination, celles qui vous plaisent davantage, celles dont vous êtes plus sensiblement touchées. L'obligation est égale pour toutes : et quand vous y êtes fidèles, vous n'avez pas droit de vous glorifier comme ayant fait quelque chose au delà du précepte, mais vous devez vous traiter de servantes inutiles, comme n'ayant fait que ce que vous avez dû faire.

 

Devoir, prenez garde, s'il vous plaît, devoir si indispensable, que c'est un des préceptes dont Jésus-Christ a fait dépendre le salut ou la damnation, la prédestination éternelle ou la réprobation des hommes. Leur prédestination ; car il dira aux élus : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père, parce que j'étais en prison, et que vous m'avez visité. Leur réprobation ; car s'élevant contre les impies, il leur dira : Retirez-vous, maudits, et allez au feu éternel, parce que je souffrais dans la captivité, et que vous m'y avez laissé sans secours et sans consolation. Or, comme remarque saint Chrysostome, quand le Fils de Dieu nous a avertis qu'il en userait de la sorte envers les uns et les autres, n'était-ce pas pour nous faire connaître que le soin des prisonniers n'est pas une œuvre de pure piété, mais que c'est un commandement ? Quoi donc ! demande saint Augustin, est-il vrai que le bonheur éternel d'un chrétien soit attaché à ce seul devoir ? Et ne peut-il pas arriver qu'un chrétien, après avoir accompli ce devoir, vienne encore à être du nombre des réprouvés ? C'est une objection que se fait ce saint docteur, et dont il ne sera pas inutile que je vous donne ici l'éclaircissement, le jugeant même nécessaire pour votre instruction. Je conviens que la prédestination ne dépendra pas uniquement des œuvres de miséricorde à l'égard des prisonniers ; je conviens qu'il y en faut bien ajouter d'autres ; je confesse même et je reconnais qu'absolument un chrétien, avec toutes ces œuvres de charité, peut mourir dans la disgrâce de Dieu. D'où vient donc que Dieu, dans l'arrêt favorable qu'il prononcera aux prédestinés et aux élus, se contentera de leur dire : Venez, parce que j'étais pauvre, que j'étais en prison, et que vous m'avez assisté ? Ah ! mes Frères, répond saint Augustin, c'est que, selon le cours ordinaire de la Providence, les Chrétiens charitables ne tombent jamais dans cet affreux malheur d'une mort criminelle et impénitente ; c'est que Dieu ne permet pas qu'ils soient surpris dans leur péché, ni enlevés avant que de s'être mis en état d'éprouver ses miséricordes et de recevoir ses récompenses. Il a ses voies pour cela; il a ses ressorts qu'il fait agir : au lieu qu'il abandonne ces âmes impitoyables, que la misère du prochain n'a pu fléchir, et qui ne se sont jamais attendries que pour elles-mêmes.

 

Quoiqu'il en soit, l'obligation de secourir les prisonniers est incontestable, puisque c'est un des points essentiels sur quoi nous serons jugés de Dieu. Je sais que ce précepte est enfermé dans celui de l'aumône ; mais je prétends que de tous les préceptes particuliers compris dans le précepte général de l'aumône, celui-ci est d'un devoir plus rigoureux, plus pressant, plus absolu. Concevez-en bien la raison : c'est que le précepte de la charité envers les pauvres est fondé sur leurs besoins et sur leur misère. Par conséquent, où il y a plus de besoin et où la misère est plus grande, la charité doit plus s'exercer, et l'obligation en est plus expresse et plus étroite. Or y a-t-il une misère pareille à celle de ces prisonniers ? Ce sont les plus malheureux des hommes, puisqu'ils ont perdu le premier de tous les biens, qui est la liberté. Vous me direz qu'ils ont mérité de la perdre ; et moi, je vous dis, avec saint Chrysostome, que, cela même supposé, c'est ce qui redoublerait encore leur malheur d'avoir perdu le plus précieux de tous les biens, et de l'avoir perdu par leur faute. Mais je dis plus, et j'ajoute qu'il n'est pas vrai qu'ils l'aient tous perdu par leur faute, ce bien dont on est si jaloux dans toutes les conditions, et dont on fait en cette vie le souverain bonheur. Car combien y en a-t-il parmi eux qui n'en sont privés que par un pur revers de fortune ? Combien y en a-t-il dont les dettes et la ruine n'ont été nullement l'effet ni de leur mauvaise conduite ni de leur mauvaise foi, mais d'un événement et d'une occasion qu'ils n'ont pu éviter ? Sans y avoir en rien contribué, ils en portent toute la peine. Or que peut-on imaginer de plus déplorable et de plus digne de compassion ? Figurez-vous qu'un accident imprévu vous a réduites dans la même disgrâce : que penseriez-vous de ceux qui, se trouvant en pouvoir de vous relever, ou du moins d'adoucir vos chagrins et de les diminuer, vous en laisseraient porter tout le poids et ressentir toute l'amertume ? Quelles plaintes en feriez-vous ? de quelles duretés les accuseriez-vous ? quelle justice en demanderiez-vous au ciel ? et dans vos transports, de quelles malédictions peut-être les frapperiez-vous ? Ce n'est pas assez : combien même parmi ces malheureux sont arrêtés pour des crimes qu'on leur impute, mais qu'ils n'ont pas commis, et attendent que leur innocence soit reconnue ? Cependant, que ne souffrent-ils point ? Ils se voient traités comme des criminels, méprisés, déshonorés, resserrés dans une prison, qui seule leur tient lieu de supplice. Que comprenez-vous de plus désolant ? et si vous pouviez les distinguer et les connaître, que leur refuseriez-vous ? Or il vous doit suffire de savoir qu'il y en a de tels, comme en effet il y en a presque toujours. Mais je veux enfin qu'ils soient coupables ; et j'en reviens à la pensée de saint Chrysostome, que s'ils sont indignes de la liberté, ils n'en sont, par cette indignité même, que plus misérables. Les innocents ont le témoignage de leur conscience pour les soutenir ; mais ceux-ci dans leur propre cœur ont un bourreau domestique qui ne cesse point de les tourmenter. Dans l'attente d'un jugement dont ils ne peuvent se défendre, et dont ils prévoient toute la rigueur, durant ces journées et ces nuits où, séparés de toute société et de tout commerce, ils n'ont, dans l'horreur des ténèbres, qu'eux-mêmes avec qui raisonner, qu'eux-mêmes de qui prendre conseil, quelles réflexions les agitent ! quelles vues de la mort, et d'une vie ignominieuse, d'une mort violente et douloureuse ! que d'idées lugubres ! que d'images effrayantes et désespérantes ! ajoutez à ces tourments de l'esprit les souffrances du corps : un cachot infect pour demeure, un pain grossier et mesuré pour nourriture, la paille pour lit. Ah ! y a-t-il de l'humanité à ne leur pas donner dans ces extrémités les faibles soulagements dont ils sont encore capables ? Pour être criminels, ne sont-ce pas toujours des hommes ? Chez les païens mêmes et chez les nations les plus féroces, on ne les abandonnerait pas ; et n'est-il pas honteux que la charité chrétienne trouve en nous des cœurs moins compatissants et moins tendres qu'elle n'en a trouvé dans des infidèles ?

 

Outre ces prisonniers, il y a d'autres pauvres ; mais ces pauvres, ou retirés dans des maisons publiques et dans des hôpitaux, ont des personnes auprès d'eux, dont toute la profession et tout l'emploi est de les servir : ou, maîtres d'eux-mêmes et de leur liberté, peuvent travailler, peuvent mendier, peuvent chercher leur vie, peuvent, à vos portes, en vous représentant leur misère, forcer, pour ainsi dire, malgré vous, votre miséricorde. Il n'y a que les prisonniers qui manquent de toutes ces ressources. Il semble que ce soient comme les morts du siècle : Inter mortuos sœculi (Psal., CXLII, 3.) ; il semble que ce soient des excommuniés, qui ne peuvent paraître en aucun lieu, et dont tout le monde doit s'éloigner : Posuerunt me abominationem sibi (Ibid. , LXXXVII, 9.). Or, en cet état, je soutiens que vous êtes d'autant plus obligées de les aider, qu'ils sont plus dépourvus des moyens ordinaires pour s'aider eux-mêmes, et je reprends mon raisonnement. Car la loi de Jésus-Christ vous oblige à prendre soin des pauvres; et plus ces affligés sont affligés, plus cette obligation croît, et plus elle devient particulière. Point de pauvres plus pauvres que ceux dont je vous recommande les intérêts, et point d'affligés plus affligés. Tirez vous-mêmes la conséquence, et instruisez-vous. Je puis dire que dans la prison vous trouverez toutes les sortes de misères dont le Fils de Dieu fera le dénombrement au jour de ses vengeances éternelles. Venez et voyez : dans ce triste séjour vous trouverez, non seulement la captivité et l'esclavage, mais la faim, mais la soif, mais la nudité, mais la maladie et l'infirmité, mais toutes les calamités de la vie ; tellement que de négliger ces misérables et de les délaisser, ce serait vous exposer à entendre contre vous, de la bouche de Jésus-Christ, tous les reproches qu'il doit faire aux réprouvés. Il ne vous dirait pas seulement. J'étais prisonnier, et vous ne vous êtes pas mises en peine de me visiter; mais il vous dirait : J'étais dévoré de la faim, et vous ne m'avez pas donné à manger : Esurivi, et non dedistis mihi manducare (Matth., XXV, 35.) ; mais il vous dirait : J'étais pressé de la soif, et vous ne m'avez pas donné à boire : Sitivi, et non dedistis mihi potum (Ibid.) ; mais il vous dirait : J'étais nu, et vous ne m'avez pas donné de quoi me vêtir : Nudus, et non cooperuistis me (Ibid.) ; mais il vous dirait : J'étais malade et infirme, et vous ne m'êtes pas venues voir : Infirmus, et non visitastis me (Ibid.). Il vous le dirait ; et qu'auriez-vous à répondre ?

 

Je conçois que d'autres pourraient s'excuser sur le mauvais ordre de leurs affaires, ayant à peine ce qui leur est nécessaire dans leur condition. Mais en vérité, cette excuse serait-elle recevable de votre part ? Jugez-vous de bonne foi vous-mêmes ; et sans qu'il soit besoin que j'entre avec vous en des discussions et en des questions où vous aurez toujours des prétextes pour vous justifier devant les hommes, quand vous en voudrez avoir, ne vous flattez point, et faites-vous justice devant Dieu. N'avez-vous pas des biens, n'avez-vous pas du crédit, n'avez-vous pas du loisir plus qu'il ne faut, pour vous employer utilement à cet exercice de charité que je vous propose, et dont vous ne pouvez ignorer l'importance ? Il ne sera pas seulement profitable à ceux que vous soulagerez : mais il me reste à vous montrer combien il vous peut être salutaire à vous-mêmes par les avantages qui y sont attachés : c'est la troisième partie.

 

BOURDALOUE

EXHORTATION SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PRISONNIERS

 

Saint-Florent-le-Vieil

Monument aux Prisonniers, David d'Angers, Eglise de  Saint-Florent-le-Vieil

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