Quoiqu'il en soit de ces prisonniers et de leur conversion à Dieu, votre devoir est de les assister.
BOURDALOUE
Spiritus Domini super me : propter quod evangelisare pauperibus misit me, sanare contritos corde, prœdicare captivis remissionem.
L'esprit du Seigneur s'est reposé sur moi : c'est pour cela qu'il m'a envoyé prêcher l'Evangile aux pauvres, consoler ceux qui sont dans l'affliction, et annoncer aux captifs leur délivrance. (Saint Luc, chap. IV, 18.)
Ce sont les paroles du Prophète Isaïe, et celles de toute l'Ecriture, qui me semblent convenir plus naturellement au sujet que je dois traiter aujourd'hui devant vous. Paroles qui, dans le sens littéral, regardent la sacrée personne de Jésus-Christ, sur qui le Saint-Esprit s'est reposé avec toute la plénitude de ses dons ; aussi Jésus-Christ lui-même se les est-il appliquées, et nous a-t-il déclaré que c'étaient en lui qu'elles avaient eu leur accomplissement : mais paroles qui, par proportion, peuvent s'entendre des prédicateurs de l'Evangile, puisqu'en vertu de la mission qu'ils reçoivent de l'Eglise, l'Esprit de Dieu leur est communiqué, et puisque la foi même nous enseigne que c'est ce divin Esprit qui parle dans eux et par eux : Non estis vos qui loquimini, sed Spiritus Patris vestri qui loquitur in vobis (Matth., X, 20.). Je puis donc, en cette qualité, vous dire que l'Esprit du Seigneur m'a conduit ici pour prêcher l'Evangile aux riches en faveur des pauvres ; que j'y viens pour la consolation de tant d'affligés, qui ont le cœur rempli d'amertume, et qui passent leurs jours dans la douleur ; que je suis chargé d'apprendre aux captifs et aux prisonniers l'heureuse nouvelle, que leurs peines vont être soulagées, non seulement par votre charité et par les secours temporels que vous leur apportez, mais par les grâces abondantes que Dieu leur accordera, si, touchés de l'esprit de pénitence, ils veulent avant toutes choses se convertir et rompre les liens qui les attachent au péché : Spiritus Domini super me ; evangelizare pauperibus misit me; sanare contritos corde; prœdicare captivis remissionem.
Quoiqu'il en soit de ces prisonniers et de leur conversion à Dieu, votre devoir est de les assister ; et c'est à quoi vous engagent trois puissants motifs ; l'un tiré de l'exemple de Jésus-Christ ; l'autre du précepte de Jésus-Christ ; et le dernier, des avantages qui y sont attachés. Assister les prisonniers, et leur porter dans leur infortune l'aide nécessaire, c'est un des plus excellents actes de la charité chrétienne : comment cela ? parce que c'est Jésus-Christ qui nous en a donné l'exemple, parce que c'est Jésus-Christ qui nous en a fait le commandement, et parce qu'en soi c'est un des moyens les plus efficaces de sanctification et de salut. Voilà en trois points tout le partage de cet entretien.
C'a toujours été la maxime de Jésus-Christ, de pratiquer et de faire, avant que d'enseigner et d'instruire : et pour appliquer cette règle générale au point particulier que j'ai présentement à établir, je dis que le soin d'assister les prisonniers, et de contribuer au soulagement de leurs peines, est un des plus sensibles exemples que cet Homme-Dieu nous ait donnes ; je dis que, pour nous exciter fortement à la charité, il a voulu la consacrer dans sa personne ; je dis que tous les mystères de sa vie nous prêchent cette charité, et qu'il n'y en a pas un qui n'ait une grâce singulière pour nous l'inspirer.
Oui, tous les mystères de la vie de Jésus-Christ, non seulement de sa vie souffrante, mais de sa vie glorieuse, c'est-à-dire son incarnation, sa prédication, sa passion, sa résurrection, son ascension, tout cela, si nous voulons consulter notre foi, et en tirer les conséquences pratiques qui se présentent d'elles-mêmes, sont autant de raisons fortes et pressantes pour ne pas délaisser ceux de vos frères que vous savez être détenus, et languir dans une triste captivité. Vous m'en demandez la preuve, et la voici dans une courte induction de tous les états où l'Evangile vous fait considérer ce Dieu Sauveur.
Son incarnation : car qu'est-ce que cette incarnation divine, sinon le mystère d'un Dieu descendu sur la terre pour sauver des esclaves ; d'un Dieu sensible à nos misères, et revêtu de notre chair pour briser nos fers et nous procurer la plus heureuse liberté ? Voilà pourquoi il est sorti du sein de son Père. Si nous n'eussions pas été captifs, il n'eût pas été nécessaire qu'il se réduisît lui-même dans la dépendance et dans l'esclavage, pour nous délivrer.
Sa prédication : qu’est-il venu annoncer au monde ? l'Evangile: et qu'est-ce que l'Evangile ? cette bonne nouvelle qu'il nous a apportée de notre prochaine délivrance. C'est pour cela qu'il a été envoyé, et tel est le salut où il nous a appelés.
Sa passion : n'est-ce pas pour nous racheter qu'il a sacrifié sa vie et qu'il est mort ? De là vient que cette douloureuse passion est par excellence le mystère de notre rédemption : car c'est lui, dit saint Paul, c'est par sa croix et par les mérites de son sang qu'il nous a arrachés de la puissance des ténèbres : Qui nos eripuit de potestate tenebrarum (Colos., 1, 13.).
Sa résurrection : une des circonstances les plus remarquables de cette résurrection toute miraculeuse, ce fut sa descente aux enfers, lorsqu'il alla visiter cette multitude innombrable de saintes âmes qui l'attendaient comme leur libérateur. Car c'est ainsi qu'en parle l'apôtre des Gentils, quand il dit que la première démarche de ce Dieu vainqueur de la mort fut d'entrer, couvert de gloire, dans cette obscure prison où tant de prédestinés soupiraient après lui, parce que c'était lui qui devait les retirer de ce lieu d'exil, et les mettre en possession de leur éternelle béatitude.
Enfin, sa triomphante ascension : je dis triomphante, puisque ce retour au ciel fut un vrai triomphe, mais bien différent de ces vains triomphes dont l'antiquité honorait les conquérants. Ceux-ci traînaient après eux des nations ruinées, désolées, soumises au joug : et dans son triomphe, de qui ce Rédempteur, ce divin conquérant, était-il suivi ? de ces troupes d'élus qu'il avait comblés de joie par sa présence, qu'il avait dégagés et comme élargis par un effort de sa toute puissance, à qui il avait ouvert les portes de leur céleste patrie, et qu'il conduisait à ce bienheureux terme, pour y jouir d'une pleine félicité. Après avoir sauvé les hommes, il avait droit, ce semble, de ne plus penser qu'à se glorifier lui-même ; après être mort pour nous, il avait droit de ne plus vivre que pour lui : mais sa charité ne put consentir à ce partage. Il ne voulut pas que le souverain pouvoir qu'il avait reçu de son Père ne servît désormais qu'à son propre bonheur et à sa propre élévation, mais il l'employa, et le mit tout entier en œuvre pour ces âmes souffrantes : Ascendens in altum, captivant duxit captivitatem (Ephes., IV, 8.).
Or, je le répète, tous ces mystères sont pour vous autant d'exemples, et tous ces exemples autant de leçons. C'est là-dessus, comme sur tout le reste, et même encore plus que sur mille autres choses où souvent vous bornez votre dévotion, que notre adorable Maître vous prescrit la même règle qu'il prescrivait à ses apôtres. C'est là-dessus qu'il vous dit : Exemplum dedi vobis, ut quemadmodum ego feci, et vos faciatis (Joan., XIII, 15.) ; Faites ce que j'ai fait, et que votre charité, selon qu'il est possible, réponde à ma miséricorde. Voyez donc quelle application vous en devez faire à votre conduite envers les prisonniers, et reprenons par ordre tout ce que je viens de vous retracer devant les yeux, comme le modèle le plus parfait que je puisse vous proposer. Suivez-moi.
Pour délivrer les captifs, ce Sauveur des hommes s'est fait homme. Il n'a pas attendu qu'ils le prévinssent, ni qu'ils l'appelassent à leur secours : il a connu leur malheur, et il est venu à eux ; il a demeuré parmi eux, il a pris sur lui toutes leurs misères, et les a partagées avec eux. Pouvez-vous ignorer combien de malheureux gémissent dans les prisons, et y sont étroitement resserrés ? Il ne leur est pas libre d'aller vous représenter leur état ; mais vous croyez-vous dispensées d'aller vous-mêmes vous en instruire ? Si vous en aviez une fois été témoins, j'ose répondre qu'il n'y a point de cœur si insensible qui n'en fût ému. On vous en parle, il est vrai ; on emploie, à vous en donner une idée juste et capable de toucher vos âmes, toute la force de la divine parole et tous les traits de l'éloquence chrétienne : mais autre chose est d'entendre, et autre de voir. Comme Jésus-Christ est descendu pour nous dans cette vallée de larmes où le péché nous avait réduits sous la plus dure servitude, descendez dans ces antres profonds où la justice des hommes exerce toute sa rigueur. Tâchez de percer les ombres de ces noires demeures. Ouvrez les yeux, et démêlez, si vous le pouvez, au travers de ces affreuses ténèbres, un misérable accablé sous le poids de ses fers, et vous présentant dans toute sa figure l'image de la mort. Un regard fera plus d'impression que tous les discours : et dès que vous aurez vu (permettez-moi de m'exprimer ainsi), vous serez vaincues.
Pour sauver des captifs, et pour leur faire accepter la grâce qu'il leur annonçait, ce Dieu-Homme, leur législateur et leur réparateur, a parcouru les campagnes, les solitudes, les bourgades, les villes. Tel était le sujet de sa mission, et c'est pour ce glorieux ministère qu'il avait été spécialement consacré par l'onction du Saint-Esprit. Sans autre caractère que celui de chrétiennes, vous avez toutes une mission, non pour enseigner, ni pour prêcher, mais pour assister et pour soulager. Comme chrétiennes, Dieu vous a choisies; et si vous êtes fidèles à votre vocation, vous avez des talents dont les prisonniers peuvent profiter : le talent de les fortifier dans leurs ennuis, dans leurs frayeurs, dans leurs désespoirs ; le talent de leur ménager certaines douceurs, et de leur rendre au moins leurs maux plus supportables ; le talent même de leur inspirer des sentiments de religion, de soumission, de patience : talents ordinaires et communs, mais talents quelquefois singuliers dans des personnes qui pourraient en faire un meilleur usage, et qui ne les ont pas reçus de l'auteur de la nature pour les laisser inutiles et sans fruit. C'est sur quoi elles se trouveront peut-être plus criminelles qu'elles ne pensent au jugement de Dieu.
Pour racheter des captifs, un Dieu s'est livré lui-même, il a versé son sang et donné sa vie. De là, que conclut saint Jean ? je pourrais le conclure comme lui, et cette conséquence, qui sans doute vous surprendra, n'a rien néanmoins qui dût vous étonner, si vous étiez bien remplies et bien animées de l'esprit de votre foi. Car nous avons connu la charité de notre Dieu, dit ce bien-aimé disciple, en ce qu'il s'est immolé jusqu'à perdre la vie pour nous : In hoc cognovimus charitatem Dei, quoniam ille animam suam pro nobis posuit (Joan., III, 16.). Et que s'ensuit-il de ce principe ? ajoute le même apôtre. C'est que nous devons être prêt nous-mêmes à mourir pour nos frères, et à les aider aux dépens de notre vie : Et nos debemus pro fratibus animas ponere (Ibid.). Or est-ce là ce qu'on vous demande ? et si je vous parle d'exercer la miséricorde dans des prisons et dans des cachots, veux-je vous dire d'y porter tous vos biens et de vous en dépouiller ? s'agit-il d'y employer tout votre temps et d'y consumer vos jours ? Quand je le prétendrais de la sorte, serait-ce plus exiger de vous qu'il n'est marqué dans les paroles du saint disciple ? serait-ce plus que n'ont fait tant de saintes dames, qui semblaient n'avoir sur la terre d'autre retraite que ces sombres demeures, ni d'autre occupation que les œuvres de charité qu'elles y pratiquaient ? serait-ce plus que ne font encore de nos jours des hommes de Dieu, des hommes capables, ou par leur naissance, ou par leur mérite personnel, de se distinguer et de paraître ailleurs avec honneur ; mais que nous savons, depuis les vingt et les trente années, se rendre en quelque manière par leur assiduité plus prisonniers que les prisonniers mêmes ; vivant au milieu d'eux, traitant sans cesse avec eux ; ne quittant les uns que pour se transporter auprès des autres, leur tenant lieu à tous de pères, de tuteurs, de patrons, d'amis, de confidents, d'agents, surtout d'apôtres et de maîtres en Jésus-Christ ? Ah ! vous voyez assez qu'il n'est point ici question de tout cela, et que tout cela est bien au-dessus de ce qu'on vous propose. Car qu'est-ce qu'on attend de vous, et qu'est-ce que je voudrais obtenir en faveur de ces infortunés dont je prends aujourd'hui les intérêts, et pour qui je fais auprès de vous la fonction d'avocat et de prédicateur ? à quoi viens-je vous exhorter ? A ce qui vous est très facile, à ce qui vous coûtera très peu, à ce qui ne vous retranchera de votre état que certaines inutilités, que certaines superfluités, que certains excès ; à ce qui n'altérera ni vos forces, ni votre santé ; à ce qui ne vous sera, dans le système de votre vie, de nulle incommodité, ou que d'une très légère incommodité ; à quelques aumônes, à quelques dépenses, à quelques contributions que vous tirerez, non de votre nécessaire, mais de votre jeu, mais de votre luxe et de vos mondanités. Y a-t-il rien là que vous puissiez refuser à votre Dieu, qui vous le demande pour les pauvres, après qu'il vous a fait le plein sacrifice de lui-même sur une croix ?
Pour consoler les captifs, il les est allé trouver dans les abîmes de la terre. Il y a employé les premiers moments de sa vie glorieuse, et vous y devez employer tout le cours de votre vie pénitente. Comprenez ceci. Ou vous êtes déjà ressuscitées par la grâce de la pénitence, ou vous êtes encore dans l'état du péché. Etes-vous encore criminelles et pécheresses ? par là vous vous disposerez à cette résurrection spirituelle qui vous réconciliera avec Dieu, et vous fera vivre en Dieu de la vie des justes ; par là vous engagerez Dieu à vous accorder des grâces de conversion, et des grâces fortes et victorieuses ; car les œuvres de la miséricorde chrétienne sont la plus sûre et la plus infaillible ressource des pécheurs. Etes-vous heureusement et saintement ressuscitées ? vous avez à réparer le passé ; et par là vous satisferez à la justice divine : vous avez à vous conserver et à persévérer ; et par là vous vous maintiendrez, et vous vous préserverez des rechutes : vous avez des progrès à faire ; et par là vous vous enrichirez devant Dieu, vous acquerrez des mérites, vous vous élèverez, vous vous conformerez au sacré modèle de votre perfection, qui est Jésus-Christ dans l'état de sa gloire.
Enfin, pour glorifier des captifs et pour remplir leurs vœux, il les a conduits avec lui dans son royaume. L'éclat de son triomphe ne lui a point fait oublier des âmes qui l'avaient si longtemps désiré. Il a voulu qu'elles fussent placées auprès de lui, et qu'elles y goûtassent dans le séjour de la félicité le même repos, la même joie, le même bonheur : Intra in gaudium Domini tui (Matth., XXV, 21.). On ne vous envie point votre opulence, vos prospérités, vos grandeurs. Jouissez-en, puisqu'il a plu au ciel de vous en gratifier. Il a ses vues dans cette diversité de conditions : et pourvu que vous ne vous écartiez point de ses vues, vous pouvez du reste, avec toute la modération convenable, user de ses faveurs et vous servir de ses dons. Mais au milieu de vos prospérités, serez-vous seules heureuses en ce monde ? aurez-vous seules toutes vos commodités et toutes vos aises ? et ce que le Prophète disait aux riches de Jérusalem, ne puis-je pas vous le dire à vous-mêmes : Numquid habitabitis vos soli m medio terrœ (Isa., V, 8.) ? N'y aura-t-il sur la terre de maisons habitables que pour vous ? les campagnes ne rapporteront-elles que pour vous ? ne fera-t-on la moisson et ne recueillera-t-on les fruits que pour vous ? Contentes d'avoir tout en abondance, et d'être à couvert de toutes les calamités temporelles, ne jetterez-vous point un regard de pitié sur ceux que l'indigence réduit aux dernières nécessités ? Croyez-vous que Dieu les ait tellement abandonnés aux caprices du sort et à leur destinée malheureuse, qu'il n'en ait commis le soin à personne ?
Mais ne vous y trompez pas : il y a une Providence qui veille sur eux ; et, en leur manquant dans leurs besoins, c'est à cette Providence que vous manquez ; doublement coupables alors, et de ne pas suivre l'exemple de Jésus-Christ, et de violer encore le précepte de Jésus-Christ, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.
BOURDALOUE
EXHORTATION SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PRISONNIERS
Prisonniers visités par le Christ, Flandres XVIIe s. (auteur anonyme), Musée Ingres, Montauban.