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SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE : la série des épreuves lamentables dont les catacombes romaines n'ont pour ainsi dire cessé d'être l'objet

Le vénérable rédacteur des Actes de la vierge romaine ne perdra donc rien de l'estime et de la reconnaissance qu'il mérite aux yeux de la postérité, pour les quelques taches qui se rencontrent dans son précieux récit. Il a eu le sort de beaucoup d'autres auteurs, qui, pour s'être mépris en quelque chose en se laissant aller à leur idée personnelle, n'ont en rien diminué l'étendue du service qu'ils rendaient : non ego paucis offendar maculis.

 

 Tandis que le préjugé relatif à la date du martyre de Cécile s'implantait, la beauté des Actes, désormais complétés de tous les détails qui montrent dans sa splendeur le plus brillant épisode de l'âge des persécutions, était reconnue de toutes parts. L'église romaine elle-même, si grave dans ses démonstrations, relevait le caractère de Cécile par de poétiques et touchants éloges, dans les mélodieuses Préfaces que contenaient à son honneur les Sacramentaires de saint Léon et de saint Gélase.

 

Le célèbre concile tenu à Rome en 404 et présidé par Gélase lui-même, nous apprend avec quelle réserve l'église mère et maîtresse procédait dans l'admission des Actes des Martyrs ; à peine en reconnaissait-elle quelques-uns ; mais en même temps, on est en droit de conclure que ceux de Cécile étaient de sa part l'objet de la plus haute estime, quand on la voit s'en inspirer jusque dans la composition des formules les plus solennelles du Sacrifice. Il n'est pas jusqu'à la fête des saints Tiburce, Valérien et Maxime, qui n'eût aussi son élégante Préface suggérée par la lecture des Actes. Cette impulsion, donnée de si haut, s'étendit aux autres églises de l'Occident, et nous voyons les Missels gallican et mozarabe s'enrichir tour à tour de nouvelles et pompeuses formules également inspirées par les nobles souvenirs que l'église romaine avait jugés dignes d'être rappelés jusqu'à l'autel.

 

Cécile n'était plus seulement la martyre dont on venait autrefois, à travers les périls, visiter le silencieux sarcophage dans les cryptes de la voie Appienne ; sa gloire et son culte étaient partout, et tout chrétien, dans la Gaule et dans la péninsule ibérique, rivalisait d'enthousiasme avec le romain envers la fille des Caecilii.

 

 La plus ancienne des oeuvres que l'on connaisse en l'honneur de Cécile se rapporte au sixième siècle. Elle existe encore aujourd'hui, sur les mosaïques de la basilique de Saint-Apollinaire à Ravenne, terminée vers 570 par les soins de l'archevêque Agnellus. Une suite de vingt-cinq martyrs s'avance vers le Christ pour lui faire hommage des couronnes qu'ils tiennent à la main, et parallèlement vingt-deux saintes se dirigent vers la Mère du Sauveur qui tient son divin Fils sur ses genoux. Le nom de chacune de ces vierges est écrit au-dessus de sa tête, et Cécile a sa place entre Lucie et Eulalie. Toutes ces figures sont en pied, et parées d'un costume riche et élégant. Selon le style des mosaïques byzantines, un arbre est placé entre chaque personnage, pour marquer que celles qu'on a voulu représenter habitent les jardins célestes, et toutes ces saintes tiennent une couronne à la main dans les plis de leur voile. Ciampini a donné le dessin, malheureusement trop  restreint,   de  cette  mosaïque. (Vetera monimenta, t. II.)

 

 Au cinquième siècle, la voie Appienne avait vu s'élever un nouveau sanctuaire au-dessus du cimetière de Prétextat. Il répondait à celui qui s'élevait sur la droite en l'honneur de Sixte et de Cécile, et il fut destiné à recevoir les sarcophages de Tiburce, de Valérien et de Maxime. L'inscription votive aux trois martyrs sur un marbre de vaste dimension, s'est conservée jusqu'aujourd'hui. Elle fut transportée au neuvième siècle à Rome, dans la basilique de Sainte-Cécile. Nous la donnons ici avec les incorrections qu'elle présente :

 

SANCTIS   MARTYRIBVS   TIBVRTIO

BALERIANO   ET   MAXIMO   QVORVM

NATALES   EST   XVIII   KALEDAS   MAIAS

 

Ce fut dès le sixième siècle que commença la série des épreuves lamentables dont les catacombes romaines n'ont pour ainsi dire cessé d'être l'objet après les deux siècles de gloire qui suivirent pour elles l'avènement de Constantin. La paix des martyrs fut tout à coup troublée par les barbares, et le bruit des armes retentit jusque sous les voûtes sacrées où reposaient les vainqueurs de Rome païenne. En 536, sous le pontificat de saint Silvère, Rome se vit assiégée un an entier par l'armée des Goths, sous la conduite de Vitigès. Non contents de ruiner les magnifiques aqueducs qui, se déroulant sur les voies Appienne, Latine et Tiburtine, portaient dans Rome, depuis tant de siècles, le tribut inépuisable de leurs eaux, ces barbares étaient descendus dans les cimetières, et leur main sacrilège s'était plu à renverser les décorations dont la piété des pontifes et des fidèles avait embelli les cryptes sacrées. Les inscriptions en l'honneur des martyrs, placées près de leurs tombeaux, éprouvèrent surtout les effets de cette rage aussi aveugle qu'impie.

 

 Le pape Jean III, qui gouverna l'Eglise jusqu'en 572, entreprit de restaurer ces dévastations, et de nos jours nous avons pu revoir, au tombeau du pape saint Eusèbe, l'inscription damasienne qui fut refaite alors pour remplacer l'ancienne, brisée par les Goths ; mais, hélas ! cette seconde inscription était dans le même état où Jean III avait trouvé la peinture. Les Lombards ne furent pas moins les dévastateurs de Rome souterraine que ne l'avaient été les Goths. Dans l'intervalle, grâce aux restaurations des pontifes, Rome souterraine retrouva quelque chose de son ancienne gloire ; la piété des fidèles n'était pas refroidie, et les pèlerins de la chrétienté tout entière n'auraient pas regardé comme complet leur voyage aux tombeaux des saints apôtres, s'ils n'eussent pieusement parcouru, comme ceux du quatrième et du cinquième siècle, l'immense série des cimetières, et vénéré les tombeaux des principaux martyrs qui reposaient encore pour quoique temps dans les cryptes. Les stations aux anniversaires avaient repris leur cours et certaines basiliques de la ville étaient chargées de pourvoir à l'entretien des cimetières qui leur étaient attribués. L'ornementation des sanctuaires, qui avait tant souffert, fut même restaurée, mais avec les ressources d'un art qui contrastait par trop cruellement avec les belles et classiques peintures heureusement restées intactes dans un grand nombre de salles.

 

 La fureur des barbares semble  s'être portée principalement sur les centres historiques, où ils reconnaissent les traces d'un culte plus solennel. C'est ainsi que la crypte de sainte Cécile, ayant souffert plus qu'une autre, parut avoir besoin que les artistes du temps fussent mis a contribution pour la décorer. Les fresques grossières que l'on y exécuta du sixième au neuvième siècle, ont reparu en  1854. La divine Providence avait conservé  cette oeuvre  d'un  pinceau trop inexpérimenté,  afin de désigner d'une manière irréfragable la tombe où avait reposé le corps de Cécile, depuis le jour où Calliste le transféra dans cette salle contiguë à la crypte papale. On y voit l'image d'une jeune femme parée à la mode byzantine, et tenant les bras étendus en orante ; ses pieds se perdent dans un parterre de roses. Une autre peinture placée au-dessous, et que nous rapportons au neuvième siècle, offre, à côté d'une tête de Christ, l'image d'un personnage revêtu de l'antique casula, et son nom est inscrit près de lui. Les lettres superposées, se lisant de haut en bas, forment cette inscription en capitales : S. VRBANUS.

 

On trouvera reproduite dans toute sa naïveté au tome II du grand ouvrage de M. de Rossi, cette fresque dont la découverte est venue tout d'un coup résoudre l'un des plus importants problèmes de Rome souterraine.

 

Au premier rang des soins pieux que l'on prodiguait encore aux tombeaux des martyrs sous le pontificat de saint Grégoire le Grand, et même après lui, était le maintien du luminaire. Des lampes innombrables étaient entretenues dans les centres historiques, ainsi que cela avait eu lieu dans des temps meilleurs. Les fidèles avaient grande dévotion à l'huile qui remplissait ces lampes, Dieu ayant souvent récompensé leur foi par des faveurs miraculeuses. Saint Grégoire le Grand, qui professait un intérêt paternel pour la reine des Lombards Théodelinde, voulut satisfaire sa piété par l'envoi de plusieurs fioles remplies de l'huile des lampes qui brûlaient ainsi dans les cimetières des martyrs. Afin que la piété de Théodelinde se représentât plus vivement les voies sacrées de Rome souterraine, toutes remplies des trophées de la victoire des soldats du Christ, il joignit à l'envoi des huiles saintes une indication topographique des divers tombeaux auprès desquels elles avaient été prises.

 

Cette liste précieuse, écrite sur un papyrus, et signée par un personnage nommé Jean, qui n'y prend pas d'autres qualifications que celles de pécheur et indigne, se conserve encore dans le trésor de l'église de Saint-Jean-Baptiste à Monza. On y  suit avec  un vif intérêt l'itinéraire des catacombes à la fin du sixième siècle. Une voie succède à l'autre et les noms des saints sont groupés selon la place qu'occupaient leurs tombeaux dans les diverses cryptes.  Outre la liste tracée sur le papyrus, le même ordre se retrouve sur les étiquettes spéciales attachées à chaque fiole, et qui  sont encore  aujourd'hui  conservées en grande partie,  soit adhérentes  aux vases,  soit détachées. L'huile qui remplissait la plupart de ces fioles était, pour l'ordinaire, empruntée aux lampes de plusieurs tombeaux.  Celle qui contient un souvenir de celui de sainte Cécile porte cette inscription :

 

SCA   SAPIENTIA.   SCA   SPES.   SCA   FIDES.   SCA
CARITAS.   SCA   CAECILIA.   SCS   TARSICIVS.
SCS   CORNILIVS.   ET  MULTA   MILLIA   SCORVM.

 

Voici d'abord les noms de quatre saintes martyres : sainte Sagesse, sainte Espérance, sainte Foi et sainte Charité ; la mère et les trois filles, qu'il ne faut pas confondre avec les quatre martyres qui portent les noms grecs de même signification. Celles-ci, ayant souffert sous Hadrien, reposèrent sur la voie Aurélia ; celles-là eurent leur sépulture sur la voie Appienne, entre les cryptes de sainte Soteris et de sainte Cécile. Après leurs noms paraît le nom de Cécile elle-même, suivi de celui de Tarsicius, que l'on sait avoir reposé non loin d'elle au cimetière de Calliste. Saint Cornélius est nommé ensuite, et l'on sait que son tombeau est à peu de distance, au cimetière de Lucine. Quant au grand nombre de martyrs indiqués ici collectivement, nous le retrouverons bientôt signalé sur d'autres documents.

 

Nous avons donc ici un monument de l'époque grégorienne relatif à Cécile. Cette humble fiole a traversé les siècles, et une partie de l'huile qu'elle contient fut extraite, au temps de saint Grégoire, d'une lampe qui brûlait près du tombeau de la vierge. Depuis, la crypte papale et celle de Cécile ont été dévastées ; les marbres et les lampes ont disparu ; Cécile est remontée en triomphe dans Rome ; la solitude et la désolation ont pesé de tout leur poids, durant de longs siècles, sur ces souterrains autrefois l'objet d'une si ardente vénération ; mais ce vase rempli par une main pieuse à la lampe qui veillait près d'un tombeau, existe encore aujourd'hui, attestant la religion des Romains du sixième siècle envers l'Epouse du Christ.

 

DOM GUÉRANGER

SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 264 à 271)

 

Cecilia

SAINTE CÉCILE - Santa Cecilia in Trastevere, Rome

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