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SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE : les actes de sainte Cécile, tels que nous les avons, attendirent leur rédaction jusqu'au commencement du cinquième siècle

Les nombreux pèlerins que la piété attirait à Rome pour y visiter les tombeaux des saints apôtres, durant les siècles qui suivirent la paix de l'Eglise, auraient regardé leur pieux voyage comme incomplet, s'ils s'étaient bornés à vénérer les sanctuaires de la ville. Un attrait particulier les portait à se répandre dans les cimetières, afin d'y prier aux Mémoires des saints martyrs, qui par  leur  sang  avaient  obtenu  la  victoire   de l'Eglise.

 

 Mais aucun lieu de Rome souterraine n'attirait  autant  leur  dévotion  que  la  célèbre crypte papale où reposaient autour de Sixte II ses vaillants prédécesseurs et successeurs. Leur enthousiasme pour cet auguste sanctuaire les portait à inscrire leurs noms au poinçon sur l'enduit des murailles qui avoisinent son entrée.

 

M. de Rossi a pu nous donner une idée de ces innombrables graphites,  qui respirent une foi si ardente envers les  saints martyrs,  mais on voit que leur principale vénération était pour saint Sixte. Un pontife du cinquième siècle qui portait le même nom,  Sixte III, voulant instruire les pieux voyageurs sur les grands martyrs dont les dépouilles faisaient l'illustration de cette salle, eut la pensée d'en inscrire au-dessus de la porte d'entrée la liste glorieuse. Ce détail transmis par le Liber pontificalis, et confirmé par l'emplacement encore visible du marbre sur lequel  on lisait cette  solennelle inscription,   inspirait des regrets aux amis de Rome souterraine. La divine Providence a daigné les consoler, lorsque l'infatigable   archéologue   romain,   recherchant  jusqu'aux derniers vestiges des martyrs dans les catacombes, s'est trouvé en mesure de restituer la teneur tout entière de cette précieuse inscription. Sur deux manuscrits, l'un de Closter-Newbourg, l'autre de Gotwich, à la suite de la grande inscription de saint Damase, on lit une suite de noms qui se trouvent être précisément ceux des pontifes du troisième siècle qui reposaient dans la crypte papale. Plusieurs noms qui ne désignent pas des papes y sont ajoutés. La découverte de l'inscription damasienne a démontré que le pèlerin avait pris ailleurs cette nomenclature, car elle n'est pas gravée sur ce marbre. Il faut donc reconnaître dans celte addition une copie de l'épigraphe tant désirée de Sixte III.

 

Plusieurs autres manuscrits   des   martyrologes,   compulsés   par M. de Rossi, sont venus confirmer cette précieuse liste, que nous transcrivons ici comme le complément de l'histoire de la crypte cécilienne : 

XYSTVS

CORNELIVS

FELIX

EVTYCHIANVS

GAIVS

MILTIADES

STEPHANUS
 PONTIANVS

FABIANVS

LVCIVS

ANTEROS

LAVDICEVS

POLYCARPVS

VRBANVS
 EVSEBIVS

DIONYSIVS

MANNO

NVMIDIANVS

IVLIANVS

OPTATVS

  

On voit que, parmi les pontifes énumérés par Sixte III, Urbain a sa place marquée avec les autres. Nous en prenons note en ce moment sur ce document solennel du cinquième siècle, et nous prions le lecteur de se rappeler que les Actes mêmes du martyre de l'évêque Urbain qui figure dans l'épisode de sainte Cécile, racontent expressément qu'il fut enseveli au cimetière de Prétextat, où d'autres documents nous ramèneront tout à l'heure pour y constater la présence de son tombeau.

 

 Le culte si fervent des saints martyrs,  ainsi ravivé, devait faire désirer aux fidèles d'entendre la lecture de leurs Actes aux jours qui leur étaient consacrés.  Des écrivains spéciaux s'adonnèrent à ce travail, et ce fut à l'église romaine de juger si leur oeuvre était digne d'un usage officiel et public. De ces Actes, rédigés au quatrième siècle avec sérieux et gravité, il nous reste ceux de sainte Symphorose et de saint Justin, avec ceux de   sainte   Félicité,   auxquels   saint   Grégoire  le Grand reconnaît expressément le caractère d'un document authentique. (Homil. III, In Evang.)

 

Les actes de sainte Cécile, tels que nous les avons, attendirent leur rédaction jusqu'au commencement du cinquième siècle. On sent que l'auteur, peu fait à l'élégance du style,  a eu entre les mains des documents antérieurs qu'il a fondus dans son récit. Il se plaint dans son prologue de ce que l'on a tant fait pour conserver la mémoire des grandes actions des héros profanes et si peu pour relever la gloire des héros du christianisme. Sa narration commence aux préparatifs du mariage de Cécile avec Valérien, et s'étend jusqu'à son martyre et sa sépulture. Ces Actes étant destinés à être lus le jour de la fête avec une certaine solennité, le rédacteur a cherché à donner, autant que possible, une marche uniforme à son récit ; mais il est aisé de discerner ce qui lui appartient de ce qu'il a trouvé déjà rédigé sur des mémoires. Ce qui lui appartient, ce sont surtout les liaisons, dont le style un peu vulgaire contraste vivement avec celui dans lequel sont exprimées tant de scènes et de paroles délicates, qui lui ont été évidemment transmises sur des fragments qu'il a eu l'heureuse pensée de rassembler et de fondre ensemble. Le ton de candeur qui règne dans toute son oeuvre est déjà une garantie de sa probité et de l'entière bonne foi de sa narration.

 

La partie principale des Actes de sainte Cécile est celle qui contient son interrogatoire par Almachius. Là, le style a tous les caractères d'un document original et n'offre rien de commun avec la latinité personnelle du compilateur. La harangue de Cécile à Tiburce, si remplie de verve, et conduite avec une logique inflexible qui obtient son effet sur le lecteur, comme elle l'obtint sur Tiburce lui-même, ne saurait appartenir non plus au rédacteur, qui, lorsqu'il est livré à ses seules forces, retombe dans sa prose incolore et sans élévation. Il suffit de lire son prologue pour sentir qu'il lui eût été impossible de conduire à lui seul cette superbe argumentation, si colorée et si vive, et parfois interrompue par les réclamations de Tiburce. On ne rencontre rien de pareil dans les faux Actes, assez nombreux pour que l'on puisse déduire la théorie de leur rédaction. En quelques rares endroits, on sent que le rédacteur s'est permis d'entrer tant soit peu dans les discours de ses héros au moyen de verbes accumulés et d'épithètes naïves ; mais la trame originale du texte primitif demeure toujours reconnaissable. Mazochi avait déjà deviné la présence des originaux sous cette forme un peu inculte du rédacteur. (In Vetus Neapolitanae Eccl. Kalendar.) Nous devons du moins à celui-ci l'immense service de nous avoir conservé aussi peu altéré que possible, avec de précieux documents originaux, un ensemble de faits qui, soumis à l'épreuve, ont triomphé, et sont une solide garantie pour les autres.

 

On conçoit que la harangue de Cécile, qui amena la conversion de Tiburce, ait été recueillie par celui-ci ou par son frère, et qu'elle ait été conservée chèrement dans la famille Caecilia. L'interrogatoire de la martyre a été levé au greffe comme une foule d'autres, dont quelques-uns se sont conservés, et dont le plus grand nombre a péri sous Dioclétien. Quant au reste, il est évident que le rédacteur n'a pu ni voulu inventer, et sa probité mise à l'épreuve sur un grand nombre de détails encore accessibles à l'examen sévère de la science en est sortie victorieuse, ainsi que nous venons de le dire. La bonne foi oblige de reconnaître qu'il a eu entre les mains des récits antérieurs sur le sujet qu'il avait à traiter. Maintenant, en quel degré l'histoire et la chronologie lui étaient-elles familières ? Le récit des Actes ne nous le révèle pas par lui-même. Autre chose est une narration, autre chose l'encadrement historique et chronologique de cette narration, et, sur ce dernier point, quelques assertions du rédacteur ont eu besoin d'être discutées, ainsi qu'il y a lieu pour un grand nombre d'Actes sincères d'autres martyrs.

 

Ayant rencontré sur ses documents un personnage nommé Urbain, et n'ignorant pas qu'un des anciens pontifes de l'église romaine avait porté ce nom, il est arrivé à notre pieux compilateur de confondre l'un avec l'autre. Ayant besoin d'une date pour clore son récit, selon l'usage d'un grand nombre d'Actes des martyrs, il est allé prendre innocemment celle qu'il trouvait sur l'interrogatoire officiel de Cécile, sans se douter qu'à ce compte il faisait vivre Cécile cinquante ans avant le pontificat d'Urbain. Plusieurs copistes des Actes ont senti l'anachronisme, et ont fait disparaître d'un trait de plume celte phrase de la fin des Actes : Passa est Marco Aurelio et Commodo imperatoribus ; mais il était trop tard. Adon et Usuard, auxquels personne ne peut refuser d'avoir compulsé avec le plus grand soin les Actes des martyrs à l'époque où ils rédigèrent leurs célèbres martyrologes, ont lu et transcrit fidèlement cette date avec la contradiction qu'elle exprime. Deux manuscrits de la bibliothèque de la Vallicella à Rome, vus par Baronius, la portent encore, et nous-même, dans la bibliothèque du Mont-Cassin, nous avons retrouvé Marc-Aurèle et Commode sur deux beaux manuscrits en lettres lombardes. Tout cet ensemble oblige de conclure que si l'auteur des Actes est entraîné vers le troisième siècle par son préjugé, la réalité le ramène forcément au deuxième.

 

Une autre considération l'eût retenu, s'il eût été plus familier avec l'histoire du passé.  Son récit nous montre le feu de la persécution sévissant avec violence dans Rome. Or le pape saint Urbain siégeait sous Alexandre Sévère, que tout le monde sait avoir été favorable aux chrétiens. En   outre,    les   poursuites   judiciaires   dirigées d'abord contre le mari et le beau-frère de Cécile, et plus tard contre Cécile elle-même, seraient de toute invraisemblance sous un prince qui avait la prétention de descendre des Metelli, cherchant ainsi à se rattacher à la haute aristocratie romaine. (LAMPRIDIUS, In Alex., cap. XLIV.) Nous avons relevé ci-dessus la méprise dans laquelle est encore tombé le rédacteur des Actes, en attribuant à Turcius Almachius la charge de Praefectus Urbi.  Son peu de connaissances en fait d'histoire paraît encore lorsque, dans les interrogatoires qu'il transcrit, il nous montre l'Empire gouverné par plusieurs,  et en effet Marc-Aurèle  et  Commode  régnaient  ensemble  à  ce moment; mais il devient d'autant plus évident que le compilateur ne s'est pas rendu compte que le pape saint Urbain a siégé sous Alexandre Sévère qui régna seul.

 

 Ces défectuosités ne sauraient étonner que les personnes peu accoutumées  à traiter avec les originaux, et formant d'ordinaire leurs convictions d'après des livres de seconde ou de troisième main. L'auteur des Actes de sainte Cécile n'y perd rien en autorité quant à ses récits eux-mêmes, en ce qui concerne la personne de notre héroïne.   S'il est tombé dans  quelques erreurs innocentes,  sur des points très secondaires,  la même chose est arrivée souvent aux rédacteurs d'autres Actes des plus authentiques, ainsi qu'on peut le voir en étudiant la collection de Ruinart.

 

La vraie science n'a pas l'habitude de repousser un historien pour quelques méprises dans lesquelles il est tombé, et les historiens de l'antiquité profane les plus autorisés ne sont pas plus à couvert du contrôle de la critique que les pieux rédacteurs des Actes des saints.  Quelques personnes, à ce qu'il paraît, ont été choquées d'entendre dire que l'évêque Urbain qui figure dans les Actes de sainte Cécile ne serait pas le même que le pape saint Urbain. Le doute sur ce point ayant été d'abord mis en avant par Tillemont, il leur a semblé  qu'il  ne pouvait y  avoir là qu'une erreur. Sans doute, cet auteur a combattu les Actes de sainte Cécile en eux-mêmes, par des arguments empruntés au génie de la secte à laquelle il appartenait, et auxquels nous croyons avoir répondu dans notre première et dans notre deuxième édition de l'Histoire de sainte Cécile, mais la question chronologique sur le temps où Cécile a vécu est d'une nature fort différente. Personne n'a été plus éloigné des faux systèmes de Tillemont, que le savant jésuite Du Sollier, que Mazochi, le docte chanoine de Naples, que l'érudit P. Lesley, de la Compagnie de Jésus. Tous trois, ainsi que nous l'avons déjà dit, ont senti l'embarras chronologique. Mazochi a supposé qu'à l'époque de ses relations avec nos martyrs, Urbain était jeune encore, et qu'après la mort de Calliste il aurait été élevé sur le siège apostolique. Cette hypothèse concilierait tout ; mais les monuments, comme on va le voir, sont venus confirmer celle du P. Lesley, qui le premier a indiqué la solution du problème, en déclarant l'existence de deux Urbains, l'un sous Marc-Aurèle et l'autre sous Alexandre Sévère ; l'un simple évêque dans un pagus près de Rome, et l'autre pape.

 

Le vénérable rédacteur des Actes de la vierge romaine ne perdra donc rien de l'estime et de la reconnaissance qu'il mérite aux yeux de la postérité, pour les quelques taches qui se rencontrent dans son précieux récit. Il a eu le sort de beaucoup d'autres auteurs, qui, pour s'être mépris en quelque chose en se laissant aller à leur idée personnelle, n'ont en rien diminué l'étendue du service qu'ils rendaient : non ego paucis offendar maculis.

 

DOM GUÉRANGER

SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 255 à 263)

 

Cecilia

SAINTE CÉCILE - Santa Cecilia in Trastevere, Rome

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