Vespasien et Titus eurent connaissance des infractions que ces gardiennes du Palladium se permettaient à l'égard de leur premier devoir ; mais ils jugèrent que le niveau auquel étaient descendues les moeurs, ne permettait plus d'infliger à ces infidèles les pénalités antiques.
Le moment devait cependant arriver bientôt où les empereurs, le sénat, Rome tout entière, allaient apprendre, en lisant la première apologie de saint Justin, les merveilles de pureté dont l'enceinte de Babylone était le théâtre. "Parmi nous, en cette ville, leur disait l'apologiste, des hommes, des femmes, en nombre considérable, ont atteint déjà l'âge de soixante à soixante-dix ans ; mais, élevés dès leur enfance sous la loi du Christ, ils ont persévéré jusqu'à cette heure dans l'état de virginité, et il n'est pas de pays dans lequel je n'en pourrais signaler de semblables". Àthénagore, dans son mémoire présenté à Marc-Aurèle peu d'années après, pouvait dire à son tour : "Vous trouverez parmi nous, tant chez les hommes que chez les femmes, une multitude de personnes qui ont passé leur vie jusqu'à la vieillesse dans l'état de virginité, n'ayant d'autre but que de s'unir à Dieu plus intimement."
Clément fut à même d'entourer de ses soins une de ces existences angéliques. La jeune Flavia Domitilla, fille de Plautilla, avait été élue du ciel pour marcher sur les traces de Petronilla. Sa mère avait placé près d'elle, en qualité d'officiers chargés de sa personne, deux chrétiens nommés Nérée et Achillée ; l'un et l'autre avaient reçu le baptême des mains de saint Pierre. Les Actes que nous avons sur ces deux personnages disent qu'ils servaient leur jeune maîtresse en qualité d'eunuques ; mais ce document, trop mélangé de détails apocryphes, est réfuté sur ce point par saint Grégoire le Grand, qui, dans sa célèbre homélie pour la fête des deux martyrs, relève le courage avec lequel ils ont dédaigné les joies de ce monde et sacrifié jusqu'à l'espoir légitime d'une postérité, afin de garder la fidélité qu'ils avaient promise à Dieu. Flavia Domitilla, qui fut de bonne heure privée de sa mère, demeura sous la garde de son oncle Flavius Clemens, qui, chrétien lui-même, encouragea les soins que Nérée et Achillée lui prodiguaient pour en faire une fidèle disciple de l'Evangile.
Cependant, elle était parvenue à l'âge nubile, qui arrivait de bonne heure pour les filles chez les Romains, et la petite-nièce de César ne pouvait manquer d'aspirants à sa main. Un parent d'Aurelius Fulvus, préfet de Rome, se mit sur les rangs ; mais la jeune fille ayant connu, dans ses entretiens avec ses deux officiers, la noblesse et le mérite de la virginité chrétienne, se dégagea des liens qui menaçaient sa liberté, et n'eut plus d'attrait que pour l'Epoux céleste. La tradition de l'église romaine est que Clément la consacra solennellement à Dieu, et lui donna le voile de virginité. Flavia Domitilla pouvait avoir quatorze ans. L'usage de consacrer les vierges, en imposant le voile sur leur tête, existait déjà au deuxième siècle, ainsi que nous le verrons, et rien n'empêche de le faire remonter au premier. La virginité consacrée au Christ était un mariage mystique ; il n'y a pas lieu de s'étonner que la liturgie chrétienne ait eu aussi dès lors son flammeum.
Chaque pas que faisait l'Eglise développait au dehors ce fonds inépuisable de doctrine et d'esthétique dont l'Esprit-Saint, qui réside en elle, est la source ; et l'étude des monuments de son âge primitif nous la montre déjà si avancée dans ses rites et dans son enseignement, que, plus d'une fois, on a entendu les représentants du protestantisme en témoigner leur surprise. Ce progrès réglé, cette expansion si sûre et en même temps si aisée, ont toujours procédé dans le christianisme du principe vivifiant d'une autorité dirigée d'en haut. De là cette confiance des vrais fidèles dans l'Eglise, dépositaire de toute vérité révélée, comme de tout moyen de salut pour l'homme, sous la garantie de la promesse formelle du Christ.
Nous trouvons des images saisissantes de cette Eglise, appui tutélaire des fidèles, dans un opuscule qu'écrivit à Rome, sous le pontificat de Clément, un chrétien nommé Hermas, le même peut-être dont on lit le nom dans les salutations qu'envoie saint Paul à la fin de son Epître aux Romains. Cette composition forme la première partie d'un ensemble connu sous le titre de Livre du Pasteur, que l'on trouve déjà cité par saint Irénée, Clément d'Alexandrie, Tertullien et Origène, et que quelques-uns auraient même voulu placer parmi les saintes Ecritures. Cette première partie, qui est intitulée Visions, est incontestablement du premier siècle, et elle porte d'ailleurs en elle-même sa date, comme nous le verrons tout à l'heure. Les deux autres, qui ont pour titre Préceptes et Similitudes, se rapportent à une époque postérieure, et nous en rencontrerons l'auteur au deuxième siècle. De bonne heure, les trois opuscules furent fondus sous un même titre, lequel ne pourrait se rapporter au premier, puisqu'il n'y est pas question de Pasteur, tandis qu'un pasteur est mis en scène dès le début du second. En outre, le troisième opuscule (les Similitudes) contient, avec tous ses développements, la belle allégorie de la tour, déjà ébauchée dans le premier. Il n'est pas naturel qu'un même auteur traite deux fois et diversement le même sujet dans un même ouvrage. M. de Champagny, dans les Antonins (tome I), a très lucidement démêlé cette question, et nous ne faisons ici que développer la solution qu'il a proposée.
Hermas raconte qu'il a vu une femme âgée, vêtue d'une robe éclatante et tenant dans sa main un livre. Elle était assise avec autorité dans une chaire ornée d'une tenture de laine blanche comme la neige. Hermas apprend que cette femme est l'Eglise, et que, si elle paraît sous les traits de la vieillesse, "c'est qu'elle a été créée avant tout, et que le monde a été fait pour elle". Dieu, en effet, a conçu éternellement le plan de son Eglise, et l'a destinée à recueillir ses élus dans tous les siècles. Toujours elle a été la société des âmes qui veulent s'unir à Dieu ; mais, par le Christ, elle a reçu une forme et une organisation visibles et précises. Maintenant elle a une chaire, du haut de laquelle elle proclame ses enseignements.
Hermas la vit encore sous d'autres aspects. La première fois, elle s'était montrée grave et sévère ; car elle avait des reproches à lui faire sur certains désordres qui régnaient dans sa famille, et dont sa conduite personnelle le rendait plus ou moins responsable. Apaisée par la docilité d'Hermas, elle se fit voir à lui de nouveau, mais, cette fois, sous les traits de la jeunesse et avec un visage riant ; cependant, afin de montrer qu'elle était la même, elle avait conservé ses cheveux blancs. Une troisième fois, elle apparut à son disciple ; mais les signes de la vieillesse avaient complètement disparu. Enfin, une quatrième fois, Hermas la vit, parée comme une jeune épouse dans la pompe nuptiale. Toute sa mise, jusqu'à la chaussure, était d'une blancheur éblouissante. Elle était coiffée d'une sorte de diadème, et ses longs cheveux flottants répandaient un éclat merveilleux. Cet ensemble plein de grâce marquait l'éternelle jeunesse de l'Eglise, qui n'a ni tache ni ride, comme dit l'Apôtre. (Ephes., V.) Elle est ancienne et ne vieillit pas ; mais, pour rendre ce double caractère, des apparitions diverses et successives avaient été nécessaires. On sent déjà se préparer ici le symbolisme des peintures murales des catacombes, sur lesquelles l'Eglise est si souvent représentée sous la forme d'une femme.
L'Eglise apparaît encore à Hermas sous la figure d'une tour que l'on bâtit ; mais ce bel apologue est traité de nouveau, et d'une façon bien supérieure, dans l'opuscule du deuxième siècle, dont nous aurons à parler en son temps.
L'institutrice d'Hermas lui ordonne de mettre par écrit ce qu'il a vu et entendu, et lui prescrit d'en faire deux copies, dont il remettra l'une à Clément, "afin qu'il l'envoie aux villes plus éloignées ; car, dit-elle, il le peut faire" ; et l'autre à Grapté, pour qu'elle la communique aux veuves et aux orphelins dont elle avait la charge. Origène pense avec raison que Grapté était une des diaconesses de l'église de Rome. Il est peut-être permis de reconnaître la trace de cette pieuse femme sur une inscription honorifique, trouvée dans un jardin de l'Esquilin et conservée dans le recueil de Muratori. Elle est ainsi conçue :
GRATTE C. F. DOMITILLAE
...LIAE. LENTINI. SABINI.
V. FORT. LEGT. ASCALON
COMVGI. SATRI. SILON
IS. V. RELIG. PROMAGIST
NEPTI. VESPASIANI. IM
Le nom féminin de Grapté se rencontre plusieurs fois dans Gruter : ici nous trouvons Gratte, probablement par suite d'une distraction du graveur. Y voir, avec Muratori, l'altération du nom Gratae, est peu naturel : le graveur ne s'y serait pas trompé. En tout cas, cette femme portait le nom de Domitilla, et elle était nièce de Vespasien, dont la femme était aussi une Domitilla. Son père était un Sabinus, et son mari est qualifié de vir religiosus ; éloge rare et significatif. Rien de moins étonnant, après tout ce que nous avons vu, qu'un chrétien et une chrétienne de plus dans la famille Flavia. C'est le sentiment de Muratori et de Greppo touchant ces personnages.
La dernière partie du livre des Visions se rapporte à une grande persécution qui menaçait l'Eglise. Hermas a vu un immense dragon, à la gueule béante, d'où s'échappaient des sauterelles de feu. Cette bête s'avançait avec une rapidité capable de renverser les murailles d'une ville. La femme qui figurait l'Eglise dit à Hermas que ce monstre représentait la tribulation qui bientôt allait fondre sur les élus. La persécution de Domitien n'était pas éloignée ; peut-être ce terrible symbole la désignait-il déjà ; à moins que l'on ne doive voir ici l'ensemble de toutes les persécutions qui s'étendirent de Néron à Dioclétien, et qui furent l'épreuve décisive de l'origine divine de l'Eglise.
DOM GUÉRANGER
SAINTE CÉCILE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE AUX DEUX PREMIERS SIÈCLES (pages 205 à 212)