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Sur la prière de Jésus dans le jardin : Fiat Voluntas Tua

Tel est néanmoins, mes chers auditeurs, le pitoyable aveuglement où tombent une infinité de chrétiens. Ils disent cent fois le jour à Dieu: Fiat voluntas tua : Seigneur, que votre volonté soit faite ; ils le disent, et se font un mérite de l'avoir dit, tellement que, à les en croire, ce sont autant d'actes de soumission et de résignation. Cependant que font-ils de tout ce que Dieu veut, et de tout ce qu'il leur a prescrit dans leur état ?

BOURDALOUE

 

 

Soumission dans le sentiment, pour vouloir tout ce que Dieu veut, et soumission encore dans l'action, pour faire tout ce que Dieu veut : c'est ce que j'ai maintenant à vous expliquer.

 

Il y a, disent les théologiens, deux sortes de vertus : les unes, selon le langage de l'école, vertus affectives ; et les autres, vertus effectives ; c'est-à-dire qu'il y a des vertus qui sont toutes renfermées dans le cœur, et qui ne consistent qu'en de simples complaisances, dans le désir, l'affection, le sentiment ; et qu'il y a des vertus qui se produisent au dehors par des effets, et dont le mérite est d'exécuter, d'accomplir, de pratiquer. La conformité chrétienne et la soumission aux volontés de Dieu comprend l'une et l'autre espèce : non seulement elle nous fait aimer et accepter ce que Dieu veut ; mais,dans la pratique, elle nous fait agir conséquemment à ce que Dieu veut, et selon qu'il le veut. Voyons-le dans la conduite de notre divin Maître, et tirons de son exemple cette nouvelle instruction.

 

Il était marqué dans les décrets de la sagesse divine que cet Homme-Dieu serait livré à la mort. L'ange venait encore de lui annoncer là-dessus l'ordre du ciel : c'était un commandement exprès, et par l'effort le plus généreux il s'y était résigné, il y avait consenti. Mais dans l'extrême défaillance où il se trouvait, épuisé de forces, et ayant presque déjà perdu tout son sang, était-il en état de se présenter si tôt à cette cruelle passion dont il avait ressenti si vivement les approches ? La seule idée qu'il en avait conçue l'avait consterné, l'avait accablé, l'avait jeté dans un trouble et réduit dans une faiblesse où il se connaissait à peine lui-même. Il avait été plus d'une fois obligé d'avoir recours à ses apôtres pour le soutenir ; il les avait avertis de veiller, de se tenir prêts et sur leurs gardes, de ne le point abandonner: Sustinete hic, et vigilate mecum (Matth., XXVI, 38.) ! ; comme s'il se fût défié de sa résolution, dit saint Chrysostome, et qu'il eût cru avoir besoin de leur présence. Y avait-il donc lieu d'attendre qu'il osât entrer dans un combat où il semblait si mal disposé ; qu'il osât se mettre lui-même entre les mains de ses ennemis ; que bien loin de prendre la fuite au bruit des soldats qui le cherchaient, il allât le premier à eux et qu'il les prévînt : tout cela, par un saint empressement de satisfaire à ce que son Père demandait de lui, et de se conformer à ses desseins sur lui ? Non, Chrétiens, à en juger selon les vues humaines, on ne pouvait guère l'espérer ; mais c'est là même aussi que nous devons reconnaître et que nous ne pouvons assez admirer l'efficace toute-puissante d'une résignation parfaite, et secondée de la grâce. Il n'y a rien à quoi elle ne nous porte ; rien, dis-je, de si pénible qu'elle ne nous fasse entreprendre, rien de si rebutant qu'elle ne nous fasse embrasser, rien de si ennuyeux et de si fatigant où elle ne nous fasse persévérer, jusqu'à ce que l'ordre de Dieu, que sa volonté ait tout l'accomplissement qui dépend de nous, et que nous lui pouvons donner. En voici la preuve ; et pour nous en convaincre, ayons toujours les yeux attachés sur Jésus-Christ, notre exemple et notre guide.

 

Quel prodige en effet, et quel changement merveilleux ! quelle intrépidité dans cet homme auparavant si timide, à ce qu'il paraissait, et saisi de si mortelles alarmes ? quelle constance et quelle fermeté dans cet homme auparavant tout abattu, tout interdit, et prêt à succomber sous le poids de sa douleur ! quelle promptitude et quelle activité dans cet homme auparavant tout appesanti selon les sens, tout atténué, étendu par terre, et sur le point de rendre l'âme ! Qu'est-il arrivé, et qui pu faire de la sorte comme un autre homme ? Voici le mystère, chrétiens auditeurs, et l'une des plus salutaires instructions pour nous. C'est toujours le même Homme-Dieu, et ce l'a toujours été ; toujours pénétré des mêmes sentiments de soumission à la volonté de Dieu ; mais cette soumission demeurait renfermée dans le cœur, parce que ce n'était pas encore le temps de la prouver par les œuvres, et d'agir. Elle a été rudement attaquée, fortement combattue, violemmenl agitée, et presque déconcertée ; mais dans le fond elle ne fut jamais altérée, ni jamais elle ne s'est démentie. De là l'heure est-elle venue où il faut enfin accomplir le commandement de Dieu : c'est alors que cette soumission se montre dans tout son éclat, et qu'elle déploie toute sa vertu. A ce moment toutes les frayeurs de Jésus-Christ se dissipent, toutes ses inquiétudes se calment, toutes ses répugnances s'évanouissent ; rien ne l'étonne, rien ne l'arrête. A ce moment toutes les puissances de son âme se réveillent et se fortifient. Suivons-le, voyons-le marcher vers ses apôtres, écoutons-le parler.

 

Il ne leur dit plus : Ne vous endormez pas, observez exactement toutes choses, et ne me quittez point, comme s'il eût voulu qu'ils fussent toujours attentifs à sa défense; mais : Dormez maintenant, leur dit-il, et reposez : Dormite jam et requiescite (Matth., XXV, 45.) ; voulant ainsi, selon la pensée de saint Chrysostome, leur donner à connaître qu'il ne comptait point sur eux, qu'il n'y avait point pour lui à reculer, que son parti était pris, que son jour était marqué, que c'était celui-là, et qu'il ne cherchait point à l'éviter : Ecce appropinquavit hora (Ibid.). Il ne leur témoigne plus ni tristesse, ni crainte, ni irrésolution ; mais, dans le feu et l'ardeur qui le transporte, il hausse la voix, il les presse, il les excite. Allons, reprend-il d'un ton vif et assuré, levez-vous et avançons : Surgite , eamus (Ibid. 46.) : pourquoi ? c'est que le perfide qui me doit trahir n'est pas loin, et que je ne veux pas qu'il ait l'avantage d'avoir été plus prompt à me trouver, que je ne l'aurais été à m'offrir moi-même. C'est que la troupe qu'il conduit va bientôt paraître, et qu'il ne convient pas qu'ils fussent plus déterminés à se saisir de ma personne, que je ne l'aurais été moi-même a la leur abandonner : Surgite, eamus; ecce appropinquavit qui me tradet (Ibid.). Il ne se retire plus a l'écart, ni dans le lieu du jardin le plus solitaire, comme s'il eût eu peur d'être découvert et aperçu de ses ennemis ; mais il va au-devant d'eux, mais il les aborde, il les interroge, il leur demande quel dessein les amène, et contre qui ils sont envoyés : Quem quœritis (Joan., XVIII, 4.) ? S’ils lui répondent que leur commission regarde Jésus de Nazareth, et qu'ils viennent à lui, il ne se dissimule point, il ne se déduise point : C'est moi. me voilà : Ego sum (Ibid. 5). Si la majesté de son visage, si sa parole toute divine leur imprime d'abord du respect, et leur donne même une telle épouvante qu'ils en sont tous renversés, il leur permet de se relever, il leur parle une seconde fois : De quoi s'agit-il ? je vous ai dit que je suis ce Jésus que vous cherchez ; faites tout ce qui vous est ordonné: Dixi vobis, quia ego sum (Ibid.). S'il se met de la sorte en leur pouvoir, il leur défend de rien entreprendre contre ses apôtres, et de les arrêter avec lui, parce qu'ils ne lui sont point nécessaires, et qu'il ne les considère point comme des appuis. Pour moi, vous me traiterez de la manière qu'il vous plaira, puisque c'est à moi que vous en voulez ; mais pour ces disciples, laissez-les aller : Si ergo me quœritis, sinite hos abire (Joan., XVIII, 8.). Enfin quand, par un excès de zèle pour son maître, Pierre tire l'épée et frappe un des gens du pontife, on dirait, selon la belle expression de Tertullien, que du même coup la soumission de Jésus-Christ et sa patience est blessée : Patientia Domini in Malcho vulnerata est. Il condamne l'impétuosité de cet apôtre trop ardent, il lui retient le bras, et dans le moment même il fait un miracle pour guérir la blessure que Malchus avait reçue. Car il ne peut souffrir qu'on forme le moindre empêchement à ce que son Père désire de lui, et à l'ouvrage dont il est chargé. Il ne pense plus qu'à cela, il ne soupire plus qu'après cela, il ne s'occupe plus que de cela. Dès qu'il y envisage la volonté de son Père, il ne lui faut point d'autre motif, d'autre intérêt, d'autre soutien : et c'est lui-même qui s'en déclare le plus hautement et le plus expressément dans cet admirable passage de l'évangile de saint Jean : Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem, et sicut mandatum dedit mihi Pater, sic facio; surgite, eamus (Ibid., XIV, 31) ; Ne balançons point, et ne différons point. Je sais ce qui m'est réservé, et à quoi je suis appelé ; mais il n'y a rien de si rigoureux que je ne veuille subir, point de supplice si cruel que je ne sois résolu d'endurer ; afin que le monde sache que j'aime mon Père, afin de faire voir au monde combien les ordres de mon Père me sont vénérables et me sont chers; afin d'instruire le monde, et de lui apprendre comment il doit respecter les volontés de mon Père, et s'y conformer dans toutes ses démarches : Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem, et sicut mandatum dedit mihi Pater, sic facio.

 

Or, mes Frères, ce monde que le Fils de Dieu a voulu instruire aux dépens de sa propre vie, c'est nous-mêmes. Il y a, comme vous l'avez pu déjà comprendre, il y a des volontés de Dieu qui n'exigent de nous autre chose que le gré du cœur, qu'une acceptation volontaire et libre, que la patience à recevoir et à supporter. Mais il y en a qui tendent à l'action, qui nous imposent certains exercices, certains devoirs, et qui nous obligent à les remplir : volontés de pratique, volontés dont il est présentement question : et là-dessus voici ce que nous enseigne l'excellent modèle que je viens de vous proposer ; car dès qu'une fois elles nous sont connues, ces divines volontés, et que nous sentons le mouvement de la grâce qui nous presse de les exécuter et de les suivre, malheur à quiconque délibère et demeure dans une oisiveté lente et paresseuse ! En vain d'ailleurs nous flattons-nous d'une prétendue résolution d'être fidèles à Dieu ; du moment que cette résolution est sans effet, c'est une résolution chimérique et une erreur qui nous trompe. Dans l'ordre de la grâce, vouloir et faire n'est qu'une même chose, puisque si la grâce, dit saint Augustin, n'est donnée de Dieu que pour vouloir, le vouloir n'est donné par la grâce que pour faire. Si donc ce vouloir dont nous nous prévalons n'opère rien, ce n'est plus qu'un vouloir imaginaire ; et l'on ne peut mieux nous comparer qu'à ces idoles dont parle Moïse, qui ont des pieds, mais qui ne marchent jamais ; qui ont des bras, mais qui n'agissent jamais ; qui ont une bouche, et qui jamais ne prononcent une parole.

 

Tel est néanmoins, mes chers auditeurs, le pitoyable aveuglement où tombent une infinité de chrétiens. Ils disent cent fois le jour à Dieu : Fiat voluntas tua : Seigneur, que votre volonté soit faite ; ils le disent, et se font un mérite de l'avoir dit : tellement que, à les en croire, ce sont autant d'actes de soumission et de résignation. Cependant que font-ils de tout ce que Dieu veut, et de tout ce qu'il leur a prescrit dans leur état ? à quoi se montrent ils assidus et réguliers ? combien d'obligations indispensables négligent-ils ? et de celles même qu'ils accomplissent peut-être en partie, que ne retranchent-ils point, et que n'oublient-ils point ? Or se dire soumis à Dieu, et toutefois ne se conduire presque en rien selon les vues de Dieu ; témoigner à Dieu qu'on est résigné à tout ce qui lui plaît, et ne pratiquer presque rien de ce qui lui plaît, et que nous savons lui devoir plaire ; demander chaque jour à Dieu que tout se fasse dans le ciel et sur la terre, dans nous et hors de nous, conformément à sa volonté, et s'écarter sans cesse de cette volonté divine, et ne garder presque rien des règles que nous a tracées cette volonté divine, et vivre dans une omission fréquente, ordinaire, presque universelle de ce que nous inspire cette volonté divine, n'est-ce pas se jouer de Dieu même, et vouloir faire un fantôme d'une des plus solides et des plus saintes vertus du christianisme ?

 

Rendons-nous justice, chrétiens auditeurs, et jugeons-nous de bonne foi nous-mêmes. Nous professons une religion dont les maximes, les conseils, les préceptes, toutes les observances sont à notre égard des déclarations formelles et précises de la volonté de Dieu. Nous sommes dans des conditions, dans des ordres, dans des sociétés où Dieu nous a appelés, où Dieu nous a marqué nos voies, où Dieu nous a distribué nos fonctions et nos emplois. En mille occasions particulières et en mille conjonctures nous nous sentons intérieurement touchés, sollicités, pressés de Dieu, qui nous fait connaître ce qui lui agréerait, ce qui l'honorerait, ce qui nous sanctifierait, ce qui coopérerait aux vues de miséricorde et de salut qu'il a conçues en notre faveur. Si nous l'écoutons, si nous entrons dans la route qu'il nous ouvre, et où il nous attire par sa grâce ; si nous nous acquittons chrétiennement et constamment du ministère dont il nous a chargés, et que nous nous adonnions sans relâche à tout ce qui est de notre profession ; si nous accordons nos mœurs et tout le plan de notre vie avec son Evangile, avec notre foi, avec le culte qui lui est dû, et que, jusqu'au dernier soupir, nous nous attachions à le servir comme il mérite de l'être, et comme il veut l'être : alors prenons confiance ; nous pouvons avec quelque certitude nous répondre que nous lui sommes unis d'esprit et de volonté. Sans cela, nous avons beau nous humilier devant ses autels, nous avons beau le reconnaître pour le souverain arbitre et le maître de toutes choses, nous avons beau là-dessus, à certains moments, nous épancher dans les protestations les plus animées et les plus spécieuses : ce n'est qu'un pur langage, ce ne sont que de simples complaisances, qui, séparées des œuvres qu'elles devraient produire, ne peuvent être réputées devant Dieu, ni comptées pour une véritable soumission.

 

Vous me direz que cette soumission en pratique et en œuvres demande bien de la contrainte et de la gêne ; qu'il y a des exercices très laborieux et très fatigants ; qu'il y a des temps où ils sont supportables, et qu'il y en a d'autres où ils ne le sont plus ; qu'on n'est pas toujours en disposition de se faire violence, et d'agir de la même manière, avec la même promptitude et le même zèle, dans la même étendue et la même exactitude. Ah ! Chrétiens, en parlant de la sorte et voulant vous prévaloir de telles excuses, pensez-vous au Maître à qui vous appartenez comme ses créatures, et dont vous relevez nécessairement et essentiellement ? comprenez-vous sa grandeur et ses droits ? n'est-il pas toujours votre Dieu ? ne l'est-il pas partout et dans tous les lieux ? ne l'est-il pas en toutes rencontres, et en quelque situation, ou intérieure ou extérieure que vous puissiez vous trouver ? La volonté de ce premier Etre n'est-elle pas une volonté supérieure? et par quel renversement faudra-t-il que cette volonté suprême, cette première volonté, dépende de nos faiblesses et de nos lâchetés, dépende de nos humeurs et de nos caprices, dépende de nos légèretés et de nos inconstances ? Quoi donc ! ce Dieu si puissant et si digne d'être servi et obéi ne verra ses ordres suivis que lorsqu'ils nous plairont, que lorsqu'ils nous seront aisés et faciles, que lorsqu'ils ne nous exerceront point, qu'ils ne nous captiveront point, qu'ils ne nous mortifieront point ! il se conformera à nos changements et à nos variations ? il attendra le temps favorable où notre ferveur se rallumera, et où nous serons touchés d'un attrait tout nouveau ; comme si c'était à lui de s'accommoder à nous, et non pas à nous de nous accommoder à lui et à toutes ses ordonnances ? Non, Seigneur, il n'en doit pas être ainsi, et ce serait non seulement un désordre, mais une indignité. Car pourquoi vous serais-je soumis plutôt aujourd'hui que demain, plutôt dans une occasion que dans un autre, plutôt sur tel sujet que sur tel autre ? N'êtes-vous pas toujours pour moi le même Dieu, et ne suis-je pas toujours à votre égard dans la même dépendance ? Votre volonté est volonté éternelle, et je suis l'instabilité même; mais il faut que mon instabilité soit fixée par votre éternité, et qu'en tout ce qui sera de votre bon plaisir, ma volonté soit immuable par vertu, comme la vôtre est immuable par nature. Le même empire impose toujours la même obligation, et le même maître m'engage toujours à la même obéissance.

 

Sur cela, Chrétiens , qu'avons-nous à faire ? C'est de rentrer en nous-mêmes, et de nous examiner sérieusement nous-mêmes ; c'est de voir en quoi particulièrement nous sommes plus lâches a pratiquer la volonté de Dieu, et plus libres à nous affranchir des règles et des devoirs qu'il nous a prescrits. Est-ce dans les exercices de piété, dans la prière, dans la pénitence, dans l'usage des sacrements et dans les divins mystères ? est-ce dans les soins temporels, dans les fonctions d'une charge, dans l'administration d'un bien, dans la conduite d'un ménage, dans l'éducation des enfants ? De même, quels sont les accidents de la vie, les événements, les disgrâces, où nous sommes plus sujets à nous troubler et à murmurer ? Sont-ce les maladies dont Dieu nous afflige ? sont-ce les injustices que nous font les hommes, et les persécutions qu'ils nous suscitent ? Sont-ce les pertes qui nous arrivent dans un commerce et dans les affaires que nous entreprenons ? sont-ce les mépris qu'on nous témoigne, et les humiliations où nous sommes exposés ? sont-ce les travaux dont on nous charge, et les fatigues dont on nous accable, ou dont nous nous croyons accablés ? Reconnaissons-le en la présence de Dieu ; car il ne tient qu'à nous de le découvrir, et nous savons assez ce qui altère plus communément notre cœur, et ce qui nous fait plus de peine. Ne nous contentons pas de le savoir, mais prémunissons-nous contre cela même ; et toutes les fois que la chose en effet se présente, et qu'il faut mettre la main à l'œuvre, qu'il faut baisser la tête et porter le fardeau, qu'il faut se renoncer soi-même et s'assujettir, qu'il faut se réprimer ou faire effort, imaginons-nous que nous nous trouvons à la place des trois disciples, et que Jésus-Christ, marchant devant nous comme notre conducteur, nous dit : Surgite, eamus : ecce appropinquavit hora : Hâtez-vous, âmes chrétiennes, et ne tardez pas un moment. Voilà l'heure où votre Dieu vous appelle, et où vous devez me suivre. C'est dans cette occasion, dans cette action, que vous avez à montrer votre amour, votre attachement, votre obéissance, et à en donner un témoignage certain. Gardez-vous de vous comporter ici avec négligence, et avec un esprit chagrin et chancelant. Gardez-vous de faire un pas en arrière, ou de vous tenir dans un lâche assoupissement et dans un repos oisif : Surgite, eamus. Souvenez-vous de la grandeur du Maître qui veut cela de vous, et qui vous l'enjoint. Souvenez-vous de la gloire qu'il en attend, et de la récompense que vous en recevrez. Souvenez-vous que vous l'aurez pour témoin, pour spectateur, pour juge. Souvenez-vous que c'est de là peut-être qu'il a fait dépendre votre sanctification, votre salut, votre prédestination éternelle. Souvenez-vous qu'il y a peut-être attaché les dons les plus précieux de sa grâce, et que peut-être, manquant là-dessus de soumission, vous vous priverez de ses plus insignes faveurs et de ses plus abondantes bénédictions : Surgite , eamus. Figurons-nous , dis-je, mes Frères, que c'est le Sauveur même qui nous presse de la sorte, et qui nous sollicite. S'il nous reste un degré de foi, y a-t-il rien à quoi ces motifs ne soient capables de nous déterminer ? Plus résignés alors que jamais et plus résolus à toutes les volontés de notre Dieu, nous nous écrierons comme saint Paul : Domine, quid me vis facere (Act.,IX, 6.) ?

 

Expliquez-vous, Seigneur, et me déclarez, ou me faites annoncer de votre part, ce que vous désirez de moi : quoi que ce soit, j'y consens ; je vous tends les bras, et mon cœur est prêt. Pour nous confirmer dans cette disposition, nous en reviendrons au sentiment du Fils de Dieu ; et quelque victoire qu'il y ait à remporter, ou sur nous-mêmes, ou sur le monde, nous dirons : Ut cognoscat mundus quia diligo Patrem ; et sicut maudatum dedit mihi Pater, sic facio.

 

Ah ! Seigneur, le monde n'a guère connu jusqu'à présent si je vous aimais, et je ne l'ai guère connu moi-même : mais il est temps enfin de l'en convaincre pour son édification, et de m'en convaincre moi-même pour ma consolation. Car jamais je ne donnerai au monde, ni moi-même je n'aurai jamais de preuve plus convaincante, que je vous aime sincèrement, efficacement, pleinement, que lorsque je me trouverai, et dans le sentiment et dans la pratique, comme transformé en vous par une inviolable et entière conformité de volonté. Ce ne sera pas en vain ; et jamais aussi n'aurai-je de meilleur titre pour aspirer à votre gloire, et pour être reçu dans votre royaume.

 

BOURDALOUE

EXHORTATION SUR LA PRIÈRE DE JÉSUS-CHRIST DANS LE JARDIN

 

Garden of Gethsemane

Le Christ dans le Jardin de Gethsémani, Masaccio

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